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Au revoir Albert

par Cécile Sepulchre
Au revoir Albert
© Portrait d’Albert Cossery par Pedro Uhart

Cher Albert

Le dernier seigneur de Saint-Germain est parti. L'écrivain culte Albert Cossery, vient de rejoindre définitivement son paradis, le pays du sommeil. Le chantre de la fainéantise, celui qui prônait le refus du travail ne pouvait rêver plus belle mort. À 94 ans, il s'en est allé paresseusement, à l'heure de la sieste. La veille encore, il croisait Faby, l'une des ces jolies jeunes filles, qu'il aimait tant. Sa silhouette toujours impeccablement élégante s'amenuisait, mais l'œil restait vif, le mot toujours assassin, racontera t-elle. Sacré Albert. 

D'un regard, il savait foudroyer l'importun, esquiver le sujet embarrassant ou glisser un clin d'œil malicieux. D'un regard. La voix, elle s'était envolée, croquée par un cancer revanchard, obligeant cet esprit sarcastique, qui fit les délices de son entourage, à un silence assourdissant. Un revers de fortune inattendu pour ce grand bavard qui refusait de parler à la presse, pour peu que le journal n'ait pas su lui envoyer une jeune et jolie journaliste. Car ce pilier de Saint-Germain-des-Prés a toujours professé un solide engagement de coureur. Marié "accidentellement" une fois à une actrice (devenue l'épouse de Philippe Noiret) il avait juré que l'on ne l'y reprendrait plus. Albert s'était remis en position de chasseur, l'œil mi-clos, posté à la terrasse du café de Flore ou au Luxembourg, ces deux QG à partir de 14h. Impossible de le déranger avant : il dormait. Comme ses héros des « Fainéants dans la vallée fertile » ou de « Mendiant et orgueilleux » son chef-d'œuvre, repris au cinéma. Des artistes de la dérision, mendiants égyptiens ou dandies philosophes qui s'amusent de la contemplation des désordres du monde.

Radicalement hostile à toute idée de travail, à la manière des aristocrates de l'Ancien Régime, cet oriental prônait l'éloge de la paresse et le détachement des biens matériels. Une seule fois, il accepta, bien malgré lui, de se plier à des horaires. Ce fut sur un bateau de guerre. Il jura que l'on ne l'y reprendrait plus.

Installé à Paris à partir de 1945, il vécut avec une désinvolte nonchalance. Car Albert Cossery était un révolutionnaire pratiquant. Un conteur subversif qui maniait les paradoxes sans état d'âme. Assumant son refus des concessions et son penchant pour l'oisiveté, il vécut très frugalement des décennies durant, au Louisiane, rue de Seine. Longtemps sa chambre resta la seule non rénovée de l'hôtel, l'auteur refusant de quitter les lieux. « Tous mes biens tiennent dans une simple valise posée sur l'armoire » se plaisait-il à rappeler en grignotant les biscuits anglais qui composaient l'essentiel de son alimentation. Peu soucieux de s'encombrer l'esprit de problèmes d'intendance, cet insoumis dédaignait l'idée d'embourgeoisement. Il se moquait aussi des médias, lui qui refusa d’aller chez Pivot.

Travailler plus pour gagner plus ? Le slogan devait le secouer d'un grand rire intérieur. Tout au plus consentait-il à écrire un livre tous les dix ans, lequel devenait, comme tous ses ouvrages, un livre culte régulièrement réédité dans une quinzaine de langues. Pour le reste, les amis y pourvoyaient. « Dans les années 50 et 60 il suffisait de s'installer à une terrasse et on trouvait toujours une bonne âme pour vous inviter à dîner. La vie ne coûtait rien et les gens étaient insouciants et généreux », racontait-il à Kiki et Pedro Uhart, un couple d'amis peintres chez qui nous nous retrouvions tous les dimanches lors de mémorables dîners. Il jonglait avec conviction entre principes communistes de la première heure et postures élitistes, les tics de notre époque constituant pour lui une source infinie d'amusement. Volontiers cruel, politiquement très incorrect, Albert se moquait de « tous ces couples qui se croient obligés de faire des enfants alors qu'ils sont déjà si laids, et qui s'endorment devant leur télévision au lieu de sortir ».

Cossery rêvait du grand Saint-Germain d'après-guerre, celui où il côtoyait Henry Miller, son premier admirateur qui lui préfaça plusieurs livres, Raymond Queneau, Jean-Paul Sartre, Greco, Giacometti, Genet, Camus, Mastroianni, Marco Ferreri, ou encore Moustaki, dit « Jo », son ami de toujours... Une inépuisable source d'anecdotes. « Vian ? Pendant qu'il s'amusait à nous faire la musique avec ses orchestres, moi je draguais ! ». « Sartre ? Mais comment pouvait-il s'entourer de femmes aussi laides ? ». À propos de son rôle de figurant dans La Piscine avec Romy Schneider. « C'est très facile d'être acteur. Il suffit de répéter ce qu'on vous dit. N'importe qui peut le faire ! » Insupportable et délicieux Albert. Puis les touristes replets ont remplacé les grands hommes et notre esthète resta seul, à contempler, atterré, les restes de Saint-Germain-des-Prés. Nous repartions sur mon scooter, ses grandes jambes maigres flottant au vent sans trouver prise... Je le raccompagnais à l'hôtel Lousiane. Sagement. J'avais vingt ans, lui prés de 70. J'étais déjà bien trop vieille pour lui.

Le féroce Cossery réservait à ses proches son visage le plus inattendu. Celui d'Albert le tendre, qui me remit un jour furtivement un cadeau de félicitation pour un diplôme, alors qu'il s'était toujours moqué de mon entêtement à étudier. Ou qui s'enflammait pour évoquer les peines de cœur d'une adolescente. Un romantique qui répliqua un jour à une amante d'un soir qui lui confessait tardivement une syphilis. « Et bien recommençons ! ».

Car en vérité, cet homme ne s'intéressait qu'aux jeunes filles. Aux autres représentants de l'humanité qui se hasardaient à l'aborder, un jour mauvais de solitude, au Flore, il rétorquait avec morgue: « Mais pourquoi voulez-vous que je m'ennuie, je suis avec Albert Cossery ! ».

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