Clairefontaine surfe sur la vague régressive
par Cécile Sepulchre publié le 30 juillet 2008
La régression reste le serpent de mer de la mode. Il y a eu le phénomène Petit Bateau, les sucettes, les soubresauts du rose layette et les Japonaises en socquettes. Voila près de vingt ans que dure cette affaire, sans prendre la moindre ride. La tendance régressive conserve son teint rose bébé de la première heure. Comment est-ce possible, alors ? L’impitoyable mécanique des phénomènes de mode veut qu’une tendance naisse dans un petit cercle, se diffuse jusqu’à être reprise par l’industrie, puis soit rejetée sans ménagement par le cercle initiateur, comme une roulure qui aurait traîné n’importe où. Avec le courant régressif, rien de tout cela. Année après année, on le voit renaître sous différentes formes, suscitant des vocations diverses. Par exemple cette récente remise au goût du jour des cahiers Clairefontaine vendus chez Colette. Ou cette mode des petites fleurs pour les robes de fillettes.
Le mystère de cette insubmersibilité tient en sa particularité. Comment est-ce né ? À l’origine, ce fut le fruit de la réaction spontanée d’un petit groupe, décidé à fuir la réalité en se réfugiant dans des valeurs enfantines. Soirées de pistolet à eau et barboteuses, overdose de bonbons et gavages de feuilletons télé pour enfants. Youpi ! Le message indirect et parfois inconscient : refuser le monde des adultes par crainte de l’avenir et manifester sa frustration. Certains avouent avoir le sentiment de s’être fait voler leur enfance, ils gardent l’impression d’avoir été responsabilisés trop tôt, du fait des divorces à répétition de leurs bobos de parents. Vaste sujet de débat. Les jeunes Japonaises, qui s’accrochent à leurs socquettes avec une belle constance, en ont même fait un mode de contestation chronique. La société qui leur est proposée ne leur convient pas toujours, pour d’autres raisons. Cette première particularité a donc une dimension politique qui reste d’actualité. La seconde tient dans le caractère parfaitement irrécupérable de ce courant. Pour une fois, les mères mises en cause ne peuvent guère singer leurs filles sans tomber dans le plus parfait ridicule. La mode n’excuse pas tout. Entre deux poussées d’acné, le courant se limite donc le plus souvent à des articles secondaires. Après Petit Bateau, les chaînes de bonbons ont fait ainsi de jolies fortunes.
Y aura-t-il un jour un revival nostalgique sur les cahiers de classes et les cartables ? Clairefontaine en rêve. Et ne lésine sur rien pour tenter de hisser ses célèbres cahiers au rang de produits cultes, même chez les anciens cancres. L’anniversaire des 150 ans de cette vénérable maison est donc l’occasion de frapper fort. Au départ, le matériau de base pour un communiquant paraît pourtant moyennement sexy. Une usine, des cahiers, des fiches Exacompta, une société familiale dirigée par un très sérieux monsieur grisonnant… et cet anniversaire. Encore un. Pas de quoi faire grimper au rideau les rédactrices de mode.
Reste la magie de la communication, un vrai métier. On confie le package à une agence de presse en vue, Zmirov, qui fait phosphorer ses équipes. Un parfum sera lancé pour l’occasion, l’Eau si belle, ce qui mobilisera la presse féminine dans un reflexe pavlovien éprouvé. On loue le Georges, un classique de la branchitude parisienne au cadre particulièrement avant-gardiste ; on le relooke de façon spectaculaire avec de grands panneaux de couleurs acidulées et des sculptures graphiques de cahiers ; on dresse un buffet chic et ludique de sucreries roses. Et hop ! La presse, ravie de rester sur un territoire avant-garde, se passionne pour l’histoire de Clairefontaine. À découvrir très vite dans vos magazines préférés.
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