Super Marios
par Delphine Roche publié le 17 septembre 2008
Coincée entre les énormes semaines de défilés new-yorkaise et milanaise, la Fashion Week londonienne, longtemps zappée par les rédactrices toutes puissantes, a trouvé un second souffle il y a quelques années. Sous la houlette d’une poignée de créateurs ultratalentueux et audacieux, Giles Deacon, Gareth Pugh et Christopher Kane, la vieille Albion a alors repris du poil de la bête : le trio infernal a impulsé un frisson d’excitation dans le circuit saturé de la mode. Challenger dans le sillage des nouvelles coqueluches mondiales, Marios Schwab, également diplômé de l’incontournable école Central Saint Martins, présentait en mars dernier une collection alliant rigueur conceptuelle et séduction. Sous le charme, la grande prêtresse et ordonnatrice Carine Roitfeld faisait figurer deux de ses silhouettes, shootées par Terry Richardson, dans le « Vogue Paris » du mois de mai. Prestigium.com a rencontré le créateur…
Prestigium.com. Vous êtes grec et autrichien, où avez-vous grandi ?
Marios Schwab. Mon père est autrichien, ma mère grecque. J’ai grandi à Athènes jusqu’à l’âge de 15 ans, puis j’ai vécu en Autriche, où j’ai suivi une formation de styliste-modéliste, en alternance. Ensuite je suis parti à Berlin, car l’Autriche me semblait trop conservatrice.
Comment avez-vous découvert que vous vouliez vous consacrer à la mode ?
Au début, je n’y pensais pas. Je m’intéressais à l’architecture et à la danse classique. J’aimais le dessin, les costumes, tout ce qui était visuel. Dans le magazine français « Photo », j’ai découvert les images de Bruce Weber, ça a été une grande inspiration. C’est là que j’ai pris conscience de l’impact des vêtements, de la façon dont ils peuvent changer notre perception d’une personne. Je me suis tourné vers la mode car le travail y aboutit beaucoup plus vite qu’en architecture, c’est plus gratifiant. Mais la dimension sculpturale que l’on retrouve dans toutes mes collections est une trace de ma passion pour cette discipline. D’autre part, j’ai grandi entouré de femmes très bien habillées, qui faisaient leurs propres vêtements. Je pense notamment à l’une d’elles, qui dessinait les robes de bal de la famille royale de Grèce. Elle adorait la haute couture des années quarante et cinquante, chérissait les tissus et le travail bien fait. En Autriche, mon école avait une approche très traditionnelle du métier, j’y ai appris à admirer le savoir-faire du couturier. Quand on est jeune, on ne prend pas tout cela au sérieux mais, plus tard, le choix des tissus et la façon de les préparer sont devenus de véritables obsessions pour moi.
Qu’avez-vous appris à Central Saint Martins ?
Cette école m’a fait comprendre que je devais croire en ma vision, la suivre, aller jusqu’au bout. J’y ai compris qu’on peut réussir dans la mode si l’on sait exactement où l’on veut aller. À Saint Martins, on vous aide à développer une base visuelle très forte, une identité tellement solide qu’elle vous suivra toute votre vie.
Connaissez-vous personnellement Gareth Pugh, Christopher Kane et Giles Deacon ? Quels rapports entretenez-vous ?
Je connais Gareth Pugh et Christopher Kane. Nous nous voyons parfois pour boire un verre, parler du métier, échanger des informations. Nos relations sont très ouvertes, très saines. Nous ne nous sentons pas directement en compétition car nous avons des personnalités très fortes et très différentes. Christopher est un trendsetter, ses créations s’ancrent dans des tendances, alors que je suis plutôt un conceptuel.
Comment construisez-vous vos collections ?
Mon travail est assez expérimental. Mes collections sont basées sur le corps humain en tant que forme architecturale. Pour l’automne-hiver 2008-2009, j’ai considéré le vêtement comme une habitation, et me suis demandé comment changer sa construction intérieure. Je me suis concentré sur une seule silhouette, très élancée, très longue, avec des vêtements qui collent au corps, et j’ai cherché comment créer différentes formes à l’intérieur de ce même dessin extérieur : une minirobe, une découpe qui révèle le corps ou un autre vêtement, etc. L’inspiration en a été un livre que j’ai lu, « The Yellow Wallpaper » (enfermée dans une pièce, une femme devient obsédée par les volutes du papier peint). J’ai travaillé avec Tom Gallant, un artiste qui recrée les motifs classiques des célèbres papiers peints anglais conçus par William Morris au XIXe siècle… avec des photos de femmes nues ! Les imprimés de Tom et leurs différentes teintes chair ont été découpés au laser. En résulte une vraie ambiguïté : le corps est très couvert, de la cheville au cou, mais il est tout de même dévoilé.
Quelles matières avez-vous utilisées ?
Je voulais quelque chose de presque fragile, donc surtout de la soie, du crêpe georgette. Mais aussi des miroirs, des plumes d’autruche montées sur une structure très rigide de queue-de-pie. De la dentelle de rhodoïd. Des jeans, sous la soie.
Vos pièces sont avant-gardistes, mais jamais au détriment de la beauté et de la séduction du vêtement…
J’aime l’idée que mes créations soient avant-gardistes, et pas seulement actuelles. Le vêtement est quelque chose de très intime, on vit dedans ! Il devrait souligner la personnalité de celle qui le porte, et non pas la déguiser, l’empêcher d’être elle-même. Mais je veux que mes pièces soient à la mode, car les femmes doivent se sentir sexy, elles doivent avoir confiance en elles, en leur apparence. La séduction est incontournable dans nos sociétés où il faut toujours se montrer sous son meilleur jour. Nous devons être attirants.
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