Yves Saint Laurent et les Noires
par Stéphane Gaboué publié le 11 juillet 2008
Au tout début du mois de Juin, tandis que les foules en délire de Saint Paul, dans le Minnesota, célébraient Barack Obama et la perspective du premier président noir de l’histoire des Etats–Unis, la France pleurait un autre défenseur de la fierté noire. Yves Saint Laurent s’est éteint le 1er juin, et en relatant élogieusement sa carrière (le Figaro l’a intronisé « plus grand couturier du monde »), de nombreux journalistes ont fait référence à lui comme le premier couturier à avoir fait défiler des femmes noires. Les souvenirs de l’œuvre de Saint Laurent sont certes hantés d’innombrables images de beautés noires hiératiques, déambulant dans des tailleurs stricts ou de vaporeuses robes de mousseline aux couleurs de tableaux fauvistes. Mais il est faux d’affirmer qu’il fut le premier à hisser les mannequins noirs dans les hautes sphères de la mode.
« Yves Saint Laurent a eu un rôle considérable dans la promotion des mannequins noirs », affirme Michael Gross, l’auteur de « Top Model », ouvrage de référence sur l’histoire du mannequinat publié en 1995. « Son intérêt pour ces femmes rappelle même la grande époque de Joséphine Baker », ajoute-t-il, faisant ainsi référence aux années folles, décennie au cours de laquelle le Tout-Paris s’est enflammé pour la flamboyante chanteuse américaine, et l’art nègre en général. Mais selon lui, Saint Laurent ne fut « en aucun cas seul dans ce combat ».
Le livre de Gross, très détaillé, révèle en fait que plusieurs designers et rédactrices de mode ont engagé des Noires bien avant Saint Laurent. En Europe, Paco Rabanne fut le premier à faire appel à des mannequins noirs en 1964. « Avant cette première collection, mes confrères couturiers étaient très frileux », confie Rabanne dans une interview exclusive consacrée à Prestigium. « Il y avait cet interdit : pas de femmes de couleur – La Haute Couture étant réservée aux blanches. La Haute Couture française se voulant internationale, j’ai estimé que, pour ma première collection, il me fallait prendre des femmes de toute la planète – de toute ethnie ».
Il faudrait également mentionner Hubert de Givenchy, qui, en 1956, embaucha China Machado, une eurasienne à la peau sombre qui défilera plus tard en Amérique, notamment pour Oleg Cassini. Cet émigré d’origine russe, qui imagina plus de 300 robes pour Jacqueline Kennedy, employa beaucoup de Noires dans les années 50, un fait qui s’est depuis évaporé des annales de la mode (il le déplorait d’ailleurs). Pauline Trigère, une Française qui fit sa carrière à New York, a également employé des mannequins noirs en 1961. « Vous remarquerez que Cassini et Trigère étaient des étrangers ici. Les Américains sont moins ouverts que les Européens en ce qui concerne les questions de race », déclare Valérie Steele, grande historienne et directrice du Fashion Institute of Technology de New York.
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