Après Chanel
En 1998, Georgina Brandolini, une ancienne collaboratrice de Valentino, fut promue au poste de PDG de la maison Balmain, et cette dernière offrit à Gilles Dufour celui de directeur artistique.
Il tenta d’y reconstituer l’atmosphère électrique du studio Chanel en embauchant des jeunes filles branchées comme Aurore Daerden et Olympia Le Tan. Ses vêtements reflétaient son esprit ludique et optimiste : la palette de couleurs était vive, et les manches des vestes se retrouvaient couvertes de broderies florales. Mais l’odyssée Balmain tourna vite au vinaigre, après seulement trois saisons. Dufour n’a pas souhaité s’attarder sur le sujet. « C’est du passé maintenant », déclara-t-il.
En fait, les problèmes surgirent après son défilé de mars 2000, pour lequel il avait demandé au tagueur André de décorer des t-shirts avec les slogans « Balmain Bitch » et « Whore ». Le Women’s Wear Daily critiqua les t-shirts, et la maison décida de se séparer du designer. L’affaire est même allée devant les tribunaux. Dans le Figaro, l’avocat de Dufour avait même déploré le fait que les responsables de Balmain n’aient pas laissé assez de temps au créateur pour développer la marque. Quoi qui ce soit passé chez Balmain, le départ hâtif de Dufour a symbolisé un des problèmes majeurs de la mode actuelle : la lutte entre créateurs et responsables du marketing. Aujourd’hui, certains designers sont congédiés avant même d’avoir présenté leurs premières collections.
Après la débâcle Balmain, l’entourage de Dufour ne cessait de lui demander : « Pourquoi ne crée tu pas ta propre ligne ? ». C’est exactement ce qu’il fit en 2001, en imaginant des pièces féminines et drôles et de la maille ludique, présentés par des mannequins stars comme Claudia Schiffer et Inès Sastre. La marque est pour l’instant en stand-by.
En se repenchant sur la carrière mouvementée de Dufour – les timides débuts, l’apogée chez Chanel, les chaotiques années Balmain, puis sa ligne éponyme défunte-, il n’est pas facile d’évaluer sa place dans la mode. Il : connaît toutes les personnes les plus influentes de l’industrie, mais sa propre renommée ne s’étend pas à l’homme de la rue – bien qu’il ait collaboré avec Monoprix, Etam, et Eram. Le chapitre le plus prestigieux de son CV reste clairement son expérience chez Chanel, ce qui est en soi fabuleux. En contribuant au succès de la maison, il a participé au premier revival réussi de l’histoire de la mode.
Dufour est conscient de tout ça, et il a même déclaré à ce sujet : « je n’ai pas la prétention d’être le plus grand designer du monde. Je veux juste faire de jolis vêtements, un peu détournés, et optimistes ».
Plus qu’un designer, Dufour est surtout un avide consommateur de vie. Ces vêtements, mignons et sans prétention, sont un hymne aux plaisirs terrestres : le sexe, la nourriture, les couleurs, les rires, l'amitié.
Il travaille toujours comme un mercenaire de la mode, -il a récemment dessiné deux collections pour la marque anglaise Pringle, et il réalise des pullovers en cachemire pour la boutique londonienne Browns. Mais il consacre une grande partie de son temps à ses amis, parmi lesquels Catherine Deneuve et Lee Radziwiil. Il se passionne également depuis dix ans pour les travestis. Son amour pour l’art gay ne cesse de croître. « C’est un art encore sous-développé », déplore-t-il, en montrant un dessin d’un homme nu, avec un pénis prodigieusement épanoui. Ses goûts musicaux ont le même caractère enjoué que ses collections : il aime les divas de la soul comme Whitney Houston, et il avoue avoir un penchant pour des chanteuses françaises jugées ringardes comme Michèle Torr.
En ce qui concerne la mode, Dufour avoue être un éternel fan de Stephen Burrows et Azzedine Alaia, et il admire aujourd’hui Nicolas Ghesquière, Marc Jacobs (un ami), et Hedi Slimane. Il possède une grande collection de parfums, et il porte toujours des vêtements chics à l’anglaise, qu’il lui arrive cependant d’accessoiriser avec un casquette à inscription Colt (société de production de films pornos gay). « De toute façon, la mode a changé aujourd’hui. Et j’ai beaucoup d’intérêt en dehors des vêtements », dit-il.
J’ai parfois eu le sentiment, pendant ces deux mois, que Gilles Dufour passait sous silence les choses négatives, pour ne se concentrer que sur le positif. C’est sa façon d’avancer dans la vie.
Notre interminable interview prit fin la semaine dernière, au téléphone, peu avant qu’il prenne un avion pour un projet professionnel à l’étranger. Sa destination était la Chine, un pays qui, selon Nicolai Ouroussof du New York Times, dès que vous le pénétrez, vous donne l’impression d’avoir franchi un pas vers le futur.








