
Les migrations printanières de la planète Fashion donnent parfois lieu à de plaisants spectacles, fort prisés par la population locale.
Si vous n’étiez pas à Hyères le week-end du 25 au 27 avril, peut-être étiez-vous à Lisbonne … Sous un ciel nuageux mais dans la douceur printanière, vous avez sans doute assisté, médusé, à un soudain épanchement d’énergie, d’hormones, de rires et de bière. Dès le vendredi soir, la jeunesse jaillit et se répand dans les rues tortueuses de la capitale portugaise. Les emblématiques petits pavés blancs disparaissent alors sous une armée de petons judicieusement chaussés de baskets colorées, de tongs, de sandales et de ballerines. Il n’y a pas talon aiguille qui vive sur des surfaces aussi pentues et glissantes. Si vous étiez donc à Lisbonne et non à Hyères, un spectacle bien plus singulier vous a totalement échappé : la migration annuelle d’une espèce étrange poussée par le besoin d’iode, d’UVA et d’UVB, loin de son milieu naturel constitué de petits pavés mais également de pluie et de grisaille quotidiennes, de rivages de la Seine éternellement épargnés par les moustiques.
« Tu vas voir », m’avait-on dit, « C’est super, le festival de la mode et de la photo d’Hyères : tu retrouves les mêmes gens qu’à Paris mais dans le Sud, décontractés, au soleil. » Super … Loin de la « décontraction » annoncée, hérons et flamants roses juchés sur leurs coutumières échasses, paradent jour et nuit dans une ville de quelque 50 000 habitants, qui voient dans ce débarquement d’oiseaux exotiques un sujet de franche poilade. Se jaugeant les uns les autres, scannant consciencieusement chacun de la tête aux pieds, les festivaliers esquissent pendant trois jours d’improbables figures de style devant un jury constitué de leurs pairs. Dérapage sur compensées de 13 cm dans un dénivelé de 30 %, arpentage de plages sous un franc soleil en mocassins vernis, veste noire de laine et chapeau de feutre ... Glissade en très chic talon « Choc » sur des pavés si usés qu’une bonne vieille Birkenstock, voire une chaussure à crampons ou une raquette à neige, n’y résisterait pas. En ce quarantième anniversaire de Mai 68, le pavé n’a décidément rien perdu de sa superbe. Parisien, hyérois ou lisbonnais, même combat. Si le pavé n'a pas la cote en tant qu’arme révolutionnaire, il reste un empêcheur de tourner en rond, un grain de sable dans la machine, un bâton dans les roues … Parfois même complice de la désapprobation ou de la moquerie silencieuse des hommes, il impose toujours sa loi.

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