par Vipère Salomé

De toutes nos maisons de couture encore en activité, Lanvin est la plus ancienne. On se souvient de Jeanne, femme bien de son siècle, travailleuse, discrète, d’une tendresse infinie pour sa fille. Cette femme, qui a grandi entre deux époques, a admirablement bien compris et su sublimer les enjeux de son temps, qu’ils soient économiques, stylistiques ou sociaux. Entre la fantaisie inventive de l’esthète Poiret et la rébellion visionnaire d’une Chanel, Jeanne Lanvin a exprimé, avec beaucoup de douceur et d’assurance, un éternel féminin en mutation, découvrant le mouvement. Une femme passionnément sensible au détail, à la subtile nuance qui fait toute la différence. Aujourd’hui, Alber Elbaz ne prétend pas autre chose et assure la pérennité de cet engagement, sans outrances ni tapage…
L’histoire de la maison Lanvin est d’abord l’histoire de Jeanne, sa fondatrice. Aînée d’une fratrie de onze enfants, d’une famille modeste (son père était journaliste), elle partit à la conquête du monde avec pour tout bagage son âpreté au travail et l’humilité de l’apprentie en cette fin du siècle de la révolution industrielle. Jeanne Lanvin était encore une enfant, à 15 ans, qu’elle apprenait déjà le métier chez madame Bonni, modiste au 3, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Un peu plus tard, un peu plus haut, au numéro 15 dans la maison Félix, mademoiselle Lanvin poursuivra son apprentissage et se fera remarquer par ses dons. Le jeune trottin y acquiert un surnom, la Petite Omnibus, car elle économise chaque sou et préfère utiliser ses jambes pour assurer les livraisons. À 18 ans, avec un louis d’or donné par une cliente et quelques francs prêtés par des fournisseurs, Jeanne Lanvin se lance et s’installe comme modiste à son compte, dans une mansarde de la rue du Marché-Saint-Honoré. En 1889, la jeune maison Lanvin revient sur le Faubourg, au 16, rue Boissy-d’Anglas. Et quatre ans plus tard elle s’agrandit déjà, s’installant au 22, l’adresse de Lanvin depuis ce jour-là, et elle grignotera de succès en succès tous les étages de l’immeuble.
L’amour comme élégance
En 1896, Jeanne Lanvin se marie, avec Emile di Pietro – dont elle divorcera assez vite – et en a une fille, sa merveille, sa création, sa muse, son moteur, Marguerite Marie Blanche Lanvin, née le 31 août 1897. Jeanne Lanvin fut mère à 30 ans et sa fille la fit couturière. L’une est née de l’autre et réciproquement. Marguerite… « Jeanne voyait en elle une poupée vivante qui grandissait trop vite, une sorte de fée enfantine pour qui rien n’était trop beau, trop fin, trop luxueux. Plus sa fille l’éblouissait, plus elle voulait l’éblouir par des merveilles à son idée... en la comblant de tout ce dont le sort l’avait privée au même âge... « C’est pour émerveiller sa fille que, de fil en aiguille, elle émerveilla le monde », analysait Louise de Vilmorin. « J’ai une fille surtout pour les autres », commentait étrangement Jeanne Lanvin. Aujourd’hui encore, l’emblème de la maison, si merveilleusement stylisé par Paul Iribe, unique en son genre parce qu’il fait de l’amour une élégance, représente le lien protecteur d’une mère se penchant sur sa petite fille. L’époque dédaignait la mode enfantine et l’enfant n’était pas encore une personne. Dans ce désert stylistique, Jeanne Lanvin concevra donc elle-même les robes de Marguerite. Très vite, les clientes veulent les mêmes pour leurs propres enfants. Et, dès 1908, la mode enfantine devient le premier département de la maison Lanvin après les chapeaux.

Photographe : LaureAlbinGuillot
© Lanvin
En 1909, les Arts déco s’imposent, l’esprit hellénique triomphe et la maison Lanvin étend encore son activité avec un département jeune fille et femme. Elle adhère au Syndicat de la couture créé par Worth. Voilà donc Jeanne Lanvin haute couturière, à l’aube du grand siècle de cet art encore assez jeune. Le grand Paul Poiret a lui-même ouvert sa maison depuis à peine cinq ans, et mis le monde des apparences en ébullition. Déjà, il a allégé les tissus, remplacé les crinolines par des robes linéaires à taille Empire. Les courbes naturelles de la femme, qui sera bientôt l’égale de l’homme, apparaissent sous la légèreté caressante des étoffes. Ces années-là sont les années du grand tournant, pour la mode et pour les femmes. Le corset est tombé sous les robes souples, les femmes apprennent la liberté, découvrent qu’un vêtement peut se structurer. La distinction s’exprime désormais dans la coupe, le mouvement, l’aisance, et non plus par des tenues échafaudées sur des corsets suffocants, étouffées sous la surenchère ornementale d’une Belle Époque qui se meurt et cède le pas aux années folles. De ce jour, et cela n’a plus cessé, la mode habille et laisse s’exprimer un corps. Voilà la grande révélation de la couture et du XXe siècle, une idée à vous rendre folle ! Une idée sur laquelle Jeanne Lanvin va pouvoir construire son empire, en contribuant, avec une extrême discrétion et une incorrigible exigence, à magnifier cette femme libre en naissance.
Petite et décidée, toute de noir vêtue, Jeanne Lanvin, qu’on nommait la Discrète, ne s’est pas imposée au monde de façon tapageuse. Elle butinait ses motifs et ses couleurs au fil de ses nombreux voyages, elle collectionnait des tissus venus d’ailleurs et pieusement recueillis pour sa « bibliothèque d’étoffes », qu’elle feuilletait sans cesse pour y puiser son inspiration. Le fameux bleu Lanvin aurait été ainsi emprunté aux fresques de Fra Angelico. L’Enchanteresse, comme la nommait Louise de Vilmorin, s’était taillé une solide réputation pour sa palette délicate, le raffinement absolu de ses détails, l’invention de ses broderies perlées…
Au 22 du Faubourg-Saint-Honoré, son bureau est indiqué d’un simple mot qui en dit long : « Madame ». Et la maison de Madame occupe bientôt tout l’immeuble, s’étend le long de la rue Boissy-d’Anglas, au 18 et au 20, où le frère de Jeanne Lanvin tient une boutique de tissus. Puis, en 1920, elle ouvre son univers à la décoration et confie le n° 15 du Faubourg à l’architecte Arts déco, Armand Albert Rateau. Ce sera Lanvin Décoration, bientôt suivi par Lanvin Sport en 1923, et enfin la boutique Lanvin Tailleur-Chemisier entièrement consacrée aux hommes. Simultanément, Jeanne Lanvin bâtira une usine de teintures à Nanterre, pour contrôler toute la chaîne et y élaborer les formules secrètes des fameuses nuances de la palette Lanvin. En 1924, Madame créé Lanvin Parfums avec André Fraysse et ouvre un premier laboratoire dans ses locaux de Nanterre.
En 1925, la maison Lanvin, à son apogée, compte 23 ateliers et nourrit 800 personnes, sans compter les vendeuses. Chaque collection est riche de 300 modèles et Jeanne Lanvin ouvre boutiques à Deauville, Biarritz, et à l’étranger, Espagne, Brésil, Angleterre, Argentine… Pour encore étendre son influence, elle envoie à travers le monde ses ambassadeurs de l’élégance, de grandes poupées de vitrines vêtues de créations Lanvin en format réduit (qu’Alber Elbaz rééditera en 2007), et participe aux nombreuses expositions internationales : Paris, Bruxelles, New York, San Francisco… Et à de multiples manifestations : Prague, Athènes, Anvers, Stockholm, Madrid…
Jeanne Lanvin, toute autoritaire qu’elle fût, avait le sens du social. Elle avait créé une cantine pour les ateliers, une pouponnière pour les enfants de ses petites mains, une maison de vacances, et a toujours refusé de fermer ses portes pendant les périodes de guerre : les ouvrières avaient besoin de ressources, et celles qui étaient descendues en zone libre pouvaient travailler à Biarritz. Jeanne s’éteindra en 1946, à l’âge de 79 ans. On la dit enterrée avec son fameux premier louis d’or. Sa fille, Marguerite, maintenant Marie Blanche de Polignac, lui succède et devient PDG de Jeanne Lanvin SA. Elle nomme Antonio Cánovas del Castillo, qui assurera la création maison durant treize ans. Suivront Bernard Devaux, Jules-François Crahay, Maryll Lanvin, Claude Montana…
En 2001, une page de l’histoire Lanvin a été tournée avec le rachat de la maison par un groupe d’investisseurs dirigé par madame Shaw-Lan Wang, animatrice d’un groupe de presse international, et la nomination d’Alber Elbaz à la création. La haute couture ayant été abandonnée en 1992, le créateur israélo-américain s’efforce de rendre son prêt-à-porter le plus infalsifiable possible. En rejouant les grandes harmonies Lanvin, il use à la fois de l’efficacité industrielle et du savoir-faire des ateliers, avec de nombreuses interventions manuelles. Son style, raffiné et subtil, séduit la presse et les stars. Une communication tout en finesse achève de véhiculer l’image d’élégance naturelle de cette maison. Les tenues Lanvin sont étiquetées selon la saison comme dans la tradition des ateliers d’autrefois, et riches d’une complexité d’assemblage digne de la haute couture. Un pari gagné, semble-t-il, car la marque Lanvin a retrouvé toute son aura et ouvre des boutiques (une dizaine dans le monde prévue cette année) avec régularité.

© Lanvin
Les hommes Lanvin
Bien avant l’invention des licences, la maison Lanvin aimait les hommes. Alors qu’elle n’était encore que modiste, en 1901, Jeanne reçut commande d’un habit d’académicien pour Edmond Rostand, rien moins. Il sera suivi, en 1925, de celui de Paul Valéry, puis de ceux de Georges Duhamel, François Mauriac, André Maurois, Paul Claudel, etc. (plus de 60 habits à nos jours).
Au 15, rue du Faubourg-Saint-Honoré où elle avait ouvert Lanvin Décoration avec A.A. Rateau, Jeanne Lanvin inaugure donc en 1923, Lanvin Sport, département qui comprend des tenues de campagne, de voyage, de week-end ou de sport pour ses clientes, mais aussi quelques clients. En 1926, Jeanne Lanvin débauche enfin les trois plus grands coupeurs de la place de Paris et crée un nouveau département, Lanvin Tailleur-Chemisier, qu’elle installe également au 15, Faubourg-Saint-Honoré. Lanvin Tailleur est le premier grand atelier de tailleur ouvert à Paris par une couturière. Maurice Lanvin, son neveu, prend alors en main le secteur accessoires ; il dessine des cravates, dites « spéciales », au motif placé, assorties aux chaussettes à baguettes. Pour sa première collection de cravates, Jeanne Lanvin créa, en 1926, trois classiques indémodables : une marine unie, une à pois blancs (celle qui fut longtemps portée par Gilbert Bécaud) et une à rayures club.
En 1972, a été créé le prêt-à-porter Lanvin Homme, avec les lignes dites Traditionnel, le Studio, le Sport… et le Sur-mesure, pour satisfaire une clientèle très privilégiée. Depuis 2005, la ligne de PAP Homme a été confiée à Lucas Ossendrijver, sous la direction artistique d’Alber Elbaz. Le vestiaire complet de l’homme d’aujourd’hui est pensé comme un classique revisité où héritage et tradition côtoient tendance et modernité.
Lanvin Parfums
Créé en 1924, Lanvin Parfums avait ses bureaux au rond-point des Champs-Élysées et ses laboratoires à Nanterre, où œuvrait le jeune nez André Fraysse. Le premier jus de la marque, « My Sin », eut un certain succès aux États-Unis. En 1927, « Arpège », que Jeanne Lanvin a créé pour les 30 ans de sa fille, entre dans l’histoire des grandes fragrances. Son flacon insolite – boule noire à bouchon framboise – dessiné par A.A. Rateau et illustré par Paul Iribe connaîtra le succès que l’on sait, et qui dure encore. Puis arriveront, « Scandal », « Eau de Lanvin » (parfum mixte créé en 1933 et retiré en 1987), « Rumeur », « Eau de Cologne », « Prétexte »… Mais outre les parfums, le nom de Lanvin sera aussi associé à des poudres, des rouges, des crèmes, des huiles solaires et des eaux dites de fraîcheur ou de santé. Pour les flacons, on fait travailler Baccarat et Sèvres, pour les étuis à tirage limité, Christofle et même Cartier. « Monsieur Lanvin » fut créé en 1964.
En 1990, L’Oréal-Orcofi rachète les sociétés Jeanne Lanvin et Lanvin Parfums. Le jus historique « Arpège » est relancé en 1992, « Lanvin l’Homme » est créé en 1997, « Oxygène » en 2000. Racheté de nouveau, Lanvin Parfums lance « Oxygène Homme » en 2001, « Éclat d’Arpège » en 2002, « Lanvin Vetyver » en 2003 et « Arpège pour Homme » en 2005. Après l’accord de licence signé en 2004 entre Lanvin et Inter Parfums, puis la cession des marques à Inter Parfums en 2007, ont vu le jour « Rumeur » et le tout dernier, « Jeanne Lanvin », eau de parfum pour femme qui rend enfin hommage à la fondatrice.

© Lanvin
Propositions d’exergues
>> À 18 ans, avec un louis d’or donné par une cliente et quelques francs prêtés par des fournisseurs, Jeanne Lanvin se lance et s’installe
>> L’emblème de la maison, si merveilleusement stylisé par Paul Iribe, fait de l’amour une élégance et représente le lien protecteur d’une mère se penchant sur sa petite fille
>> En 1925, la maison Lanvin, à son apogée, compte 23 ateliers et nourrit 800 personnes, sans compter les vendeuses
>> Alors qu’elle n’était encore que modiste, en 1901, Jeanne reçut commande d’un habit d’académicien pour Edmond Rostand
>> Pour les flacons, on fait travailler Baccarat et Sèvres, pour les étuis à tirage limité, Christofle et même Cartier.
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