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Yves Saint Laurent et les Noires

Par Stéphane Gaboué
Yves Saint Laurent et les NOIRES
Tyra Banks, photographiée pour le numéro de juillet du Vogue Italie.
Yves Saint Laurent et le mannequin Mounia en 1979.

L'âge d'or des mannequins noirs

Pour plusieurs spécialistes de la mode, le boom des mannequins noirs en Europe fut catalysé par le fameux défilé de bienfaisance organisé au château de Versailles en 1973, auquel a d’ailleurs participé Yves Saint Laurent. Dans une sorte de « fashion fight », cinq designers français (En plus de Saint Laurent, Marc Bohan pour Christian Dior, Hubert de Givenchy, Emanuel Ungaro et Pierre Cardin) ont présenté leurs créations « contre » celles de cinq de leurs confrères d’outre-Atlantique (Anne Klein, Bill Blass, Stephen Burrows, Halston, and Oscar de La Renta). Le public apprécia la sophistication des Français, ainsi que la présence de Rudolf Nureyev sur le podium. Mais les Américains firent sensation avec leur style moderne et épuré, et leur armada de 3O mannequins noirs. La démarche singulière de ces filles, et la saveur particulière qu’elles donnèrent aux tenues, auront un très fort impact sur les Français, et toute une génération de créateurs.

Burrows se souvient des seventies comme une période « ultra-créative et très ouverte d’esprit ». Pat Cleveland, Beverly Johnson, Alva Chinn, Naomi Sims et Iman, étaient au sommet de leurs gloires, et la diversité raciale était défendue par la plupart des designers importants de l’époque, parmi lesquels Burrows, Giorgio Di Sant Angelo, Halston, et bien sûr, Yves Saint Laurent.

Le fait que Saint Laurent brandisse ces mannequins noirs a eu des répercussions particulières, parce qu’il était lui-même à l’apogée de sa gloire, adulé des clientes et de la presse, et à la tête, avec Pierre Bergé, d’une société qui récoltait plus d’un milliard de francs de ses contrats de licence. « Yves Saint Laurent était une figure si emblématique, un tel symbole de culture, aux Etats-Unis notamment, que je pense que le fait qu’il ait utilisé ces filles a eu plus de poids que lorsque Halston le faisait », affirme Steele.

Un des très admirables mérites de Saint Laurent est de ne jamais avoir présenté les mannequins noirs comme des « pièces exotiques ». Laurence Benaim, journaliste et biographe d’Yves Saint Laurent, a raison lorsqu’elle observe : 'Je pense qu’il ne les voyait pas comme "des mannequins de couleur", avec tout ce que cette expression peut avoir de différenciant, d'excluant. Mais d'abord comme des femmes, des personnalités’.

Le mannequin noir le plus emblématique d’Yves Saint Laurent est sans doute Mounia, une Antillaise qui acquit la notoriété après son apparition au défilé « Porgy and Bess » de 1978. Elle vit maintenant en Martinique, où elle s’adonne notamment à la chanson, mais elle a fait le trajet jusqu’à Paris pour les funérailles de Saint Laurent. Il y a un mois, dans le lobby de l’Hôtel Saint Placide, elle a partagé avec Prestigium ses souvenirs du couturier. « C’était comme un second père pour moi », dit-elle.
Mounia fut en fait remarquée par Saint Laurent lors d’un défilé Givenchy, et il demanda à Loulou de La Falaise, sa créatrice de bijoux, d’organiser un rendez-vous avec elle. « Ce fut le coup de foudre », se souvient elle. « Il a cru en moi dès le début ». Ils eurent d’interminables sessions d’essayages, car Saint Laurent créait la plupart de ses modèles sur le corps menu du mannequin martiniquais. « Je n étais pas très grande. Seulement 1,75 m. Mais j’avais cette capacité à étirer mon cou, jusqu’à ce que j’aie l’allure d’une reine africaine. Vous savez, mes ancêtres viennent d’Afrique, et nous avons une façon très particulière de nous tenir. Je pouvais prendre 10 cm, rien qu’en m’étirant. Vraiment. Ca sidérait toujours Monsieur Saint Laurent », dit-elle.
Selon Gilles Dufour, designer et ex-bras droit de Karl Lagerfeld chez Chanel, Saint Laurent a magnifié la femme noire comme nulle autre. « Il avait compris qu’elles avaient des corps particuliers (fines attaches, longs cous, longues jambes) et une façon fantastique de porter les vêtements. Et il avait ce sens exceptionnel des couleurs qui seyait si bien à ces filles », déclare-t-il.

Dans les années 80, Saint Laurent mit en avant les Noires avec une telle force que des mannequins comme Amalia et la défunte Katoucha sont aujourd’hui des îcones de cette décade. On doit même au couturier la première couverture du Vogue français avec un mannequin noir, en 1986, qui se trouvait être Naomi Campbell. En effet, le top model britannique lui confia un jour qu’elle avait du mal à obtenir une couverture du prestigieux mensuel. Yves Saint Laurent règlera personnellement le problème.

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