03.02.2010 | 13h46 | par Guillaume de Piédoüe
L’Opéra Bastille accueille en ce moment deux nouvelles productions qui donnent chacune la voix à un des plus grands chanteurs de la scène internationale. D’un côté « Werther » de Massenet avec le ténor Jonas Kaufman, et de l’autre « La Somnambule » de Bellini avec la soprano Natalie Dessay. Deux œuvres à découvrir tout particulièrement car « La Somnambule » (le deuxième chef-d’œuvre du maître italien après « Norma ») est montée pour la première fois à Bastille, et l’opéra du compositeur français, redécouvert l’année dernière par les Parisiens dans une autre production, acquiert dans cette nouvelle version (rachetée à Covent Garden) une tout autre envergure.
Bien que distantes de près d’un demi-siècle, ces œuvres reposent toutes deux sur des livrets empreints du même romantisme. Bellini adapte une pièce de Scribe quand Massenet fait retravailler le célèbre roman épistolaire de Goethe. Les deux œuvres profondément lyriques font alterner élégies et déclarations enflammées sur fond d’amour impossible et de trio amoureux.
« La Somnambule », la production la moins sombre des deux, donne à redécouvrir la couleur de Bellini avec toute la clarté et la joie du bel canto, sans sa contrepartie « pompier », courante dans ces opéras. Mort trop jeune, dans les années 1850, Bellini aurait probablement été un rival de premier plan pour Verdi. La finesse de sa partition, très poétique, parfois aérienne, subjugue. On en oublie la niaiserie du livret de vaudeville et la mise en scène inélégante de Marco Arturo Marelli. Bien que souffrante lors de la première, Natalie Dessay, dont le retour à Paris était attendu comme l’un des temps forts musicaux de l’année, n’a pourtant pas faibli ni déçu un instant. Elle incarne ce rôle de soprano très exigeant avec une tenue de voix et une justesse bouleversantes, alternant solos lyriques époustouflants et canons délicieux, en particulier avec l’excellent basse Michel Pertusi. Puis, peu à peu, vers la fin de l’opéra, son timbre de soprano se voile de temps à autre de ce qu’il faut d’émotion et de folie pour embrasser totalement le rôle.
Son osmose avec Evelino Pido, à la direction de l’orchestre, précédemment éprouvée dans la production de l’Opéra de Lyon, fonctionne bien (même si l’interprétation manque d’audace), et l’impeccable prestation de Natalie laisse le spectateur sur un final éblouissant.
Musicalement, le « Werther » de Massenet est évidemment très différent. Sa tonalité est beaucoup plus sombre, les contrastes moins forts, les voix dominantes sont le mezzo-soprano (Charlotte) et le baryton (Albert), en soutien d’un ténor dramatique (Werther) qui monte peu dans les aigus et chante à la lisière du baryton. C’est toute la complexité de ce rôle de Werther qui lui donne sa force. Il est magistralement incarné pendant les trois heures de l’opéra par Jonas Kaufman (également très attendu), qui lui non plus ne démérite pas une seconde en duo avec la très élégante mezzo-soprano française Sophie Koch. Chanteurs très séduisants tous les deux, Kaufman est un Werther parfait – silhouette élancée, cheveux bouclés au vent, regard pénétré –, et Koch une Charlotte sublime – longs cheveux blonds, taille fine, maintien tout en retenue. L’ensemble est soutenu par une mise en scène très classique de Benoît Jacquot : des décors tableaux sobres, dépouillés et poétiques, jouant sur les gris et les bleus ciel, et appuyés par un jeu de lumière tout en délicatesse. Jacquot, essentiellement réalisateur de cinéma (« Adolphe », « Villa Amalia », etc.) laisse aux personnages tout le champ de s’exprimer et leur donne un tel rôle d’acteur que la représentation filmée par Arte le 26 janvier enfreignait la sacro-sainte règle de l’interdiction du gros plan sur les chanteurs.
Une mention particulière pour l’orchestre et la baguette de Michel Plasson, qui fait un retour à Paris à la hauteur des attentes. Le soutien quasi wagnérien des instruments à l’intrigue (Massenet utilise le principe des thèmes en leitmotiv) est assuré brillamment. Plasson gagne en vigueur à mesure que l’œuvre avance et devient magistral à partir de l’acte III, jusqu’à un accompagnement grandiose de la mort de Werther, pendant laquelle Sophie Koch avoue incarner tellement son rôle qu’elle ne peut s’empêcher de pleurer aux dernières notes. Le public non plus. Il y a fort à parier que Kaufman restera l’un des Werther de référence, tout comme Natalie Dessay apporte au personnage d’Amina une empreinte qui fera date, pour le plus grand bonheur des spectateurs de Bastille.
Werther de Jules Massenet avec Jonas Kaufman : dernière le 4 février 2010 La Somnambule de Vincenzo Bellini avec Natalie Dessay, jusqu’au 27 février 2010
Opéra Bastille, Paris. Réservations : www.operadeparis.fr
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