07.04.2009 | 13h06 | par Elisa Morère
Le directeur artistique de Lacoste voue un culte à la musique. Dans sa propre boutique de Paris, qui vient d’être rénovée et où apparaît désormais clairement un shop’n shop Lacoste dans un décor de salle de sport, Christophe Lemaire présente son travail personnel où figurent ses collaborations avec des labels de musique et des groupes – il joue d’ailleurs les DJ’s à l’occasion. Dans ce lieu tout blanc, un mur entier de baffles souffle en permanence les hits du moment tandis que des bacs à musique rassemblent ses CD préférés, vendus sur place. Tout mince, l’air immuablement adolescent dans son jean slim, sa chemise noire et son col roulé tout fin, Christophe Lemaire dégage un air de dandy version Swinging London. Depuis l’an 2000, il est aux manettes des collections chez Lacoste. Il s’est employé à rajeunir la maison, l’a remise au goût du jour, oscillant sans cesse entre soft sport et credo fashion. Un pari pas facile dont il confie les hauts et les bas à Prestigium… sans langue de bois !
Christian Lacroix m’a offert une expérience importante. Il m’a réconcilié avec la mode
La mode, dites-vous, ne vous intéresse pas ?
Ce qui m’intéresse c’est le style plus que la mode. La poésie dans la vie quotidienne. À 19 ans, je devais faire les Arts Décoratifs ; et puis, comme je cherchais à gagner ma vie, on m’a proposé un stage chez Thierry Mugler. Ensuite, j’ai décroché un autre stage chez Yves Saint Laurent, qui est resté ma référence !
En fait, c’est surtout Christian Lacroix qui vous a formé… _ Absolument. J’étais son assistant au département couture lorsqu’il a pris en main Jean Patou. Puis il a monté sa propre maison et je l’ai suivi. Ça a duré quatre ans. On s’écrit parfois et on se croise souvent dans le Marais. Christian Lacroix m’a offert une expérience importante. Il m’a réconcilié avec la mode – j’ai aussi eu des stages catastrophiques !
Pourquoi « réconcilié » ?
J’étais atypique. Je ne suis pas obsédé par la mode, je ne suis pas homosexuel, je ne suis pas fasciné par les podiums. À un moment où je venais de terminer un stage particulièrement éprouvant, à vous dégoûter, je me suis demandé si je devais continuer. Et puis un ami m’a conseillé de poursuivre en contactant plutôt les créateurs que j’admirais vraiment comme Adeline André ou Guy Paulin. Christian Lacroix m’a répondu et ça a été super.
Atypique, je ne suis pas obsédé par la mode, je ne suis pas homosexuel, je ne suis pas fasciné par les podiums
Un mot sur vos années Patou.
Nous avons travaillé rue Saint-Florentin, qui était l’adresse mythique de Patou, toujours dans son jus. Un lieu magnifique. J’ai découvert le monde des mannequins cabine, les robes à paniers de Christian Lacroix suspendues au plafond, les ateliers de couture dans les mansardes et la vieille dame toujours modiste pour cette illustre maison. Christian Lacroix représentait l’ouverture sur l’histoire de l’art, le costume, le mélange des références, la désinvolture, l’humour et l’élégance. Ça m’a énormément influencé. J’en ai gardé le sens des couleurs, la qualité, une façon de jouer avec les gammes et le style. Évidemment en moins baroque.
Avez-vous appris quelque chose sur vous ?
Oui. J’ai compris très vite que je recherchais une approche plus réaliste et quotidienne de la mode. Ma génération c’est la mode du dehors, la rue. A.P.C., Isabel Marant, les Halles et le Marais, le funk et le hip-hop, le jazz. J’ai déposé un dossier à l’Andam et j’ai gagné avec un projet de collection qui n’existait que sur le papier. Ce qui était inhabituel car les projets devaient être concrets. J’ai reçu 90 000 francs et cela m’a aidé à produire ma première collection.
Ma génération c’est la mode du dehors, la rue. A.P.C., Isabel Marant, les Halles et le Marais, le funk et le hip-hop, le jazz
Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai eu des acheteurs japonais dès 1991. J’ai sauté à l’eau et j’ai appris à nager.
Vous avez toujours eu au moins une boutique. Or, gérer une boutique, pour un jeune créateur solitaire, c’est parfois compliqué !
Je tiens à avoir une boutique parce qu’elle me permet de faire savoir qui je suis et de savoir aussi à qui je vends. Une vitrine est un vecteur de communication et d’image. A posteriori d’ailleurs, je regrette d’avoir plongé dans le culte du podium. On ne peut pas s’empêcher de créer des vêtements spéciaux, jamais fabriqués. Or le but d’un vêtement est d’être porté.
Vous semblez puiser votre style dans les années soixante-dix. Y a-t-il une raison ?
Très exactement : 1977-1980. Je ne suis pas nostalgique mais c’est là que je me reconnais le mieux. La grande époque des « Dépêche mode », « Marie-Claire »… lisibles, accessibles, didactiques, émancipés et qui présentaient une mode confortable. On voyait parfaitement les vêtements. Aujourd’hui, la presse féminine est arrogante, elle a tout du catalogue de publicité. Rien d’humain, de frais, de soigné. Même les top-modèles n’ont pas l’air très frais ! Dans ces années 1977-1980, il y a une forme de simplicité, d’intemporalité qui me plaît et qui est toujours d’actualité.
Aujourd’hui, la presse féminine est arrogante, a tout du catalogue de publicité. Rien d’humain, de frais, de soigné. Même les top-modèles n’ont pas l’air très frais !
Vous voilà chez Lacoste en 2000. Ça s’est passé comment ?
Première collection en 2002, en fait. Il m’a fallu être têtu et très déterminé. La marque avait un problème d’image mais elle faisait de l’argent. Elle n’avait pas l’habitude de travailler avec un directeur artistique. C’est une boîte compliquée !
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Je construis quatre collections Lacoste par an, homme, femme, enfant, soit près de cinq cents références. Je dessine certains modèles de chaussures ou d’accessoires, mais pour des raisons de politique interne je ne dirige pas les accessoires. Ça m’énerve, d’ailleurs.
Lacoste a beaucoup évolué ces dernières années. Pouvez-vous faire un point ?
Chez Lacoste, les collections masculines représentent le plus gros volume du chiffre d’affaires. Il a fallu que je développe les gammes féminines – ce que Gilles Rosier avait commencé à faire avant moi. Elles représentent environ 30 % du chiffre aujourd’hui. J’ai également redynamisé le département enfant il y a deux saisons. Sans me jeter des fleurs, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir rafraîchi, dynamisé, rajeuni, féminisé la marque, tout en restant fidèle à ses codes. Le polo, le coton petit piqué, le logo, les rayures bicolores… l’esprit sport chic de Lacoste.
Votre pire souvenir ? _ Le défilé hiver 2003, qui s’est passé en conflits et dans un contexte pénible. Ma vision était claire mais il a fallu que je m’impose.
Le meilleur souvenir ?
L’été 2009. Pour moi, c’est la plénitude. Saison après saison, ça va de mieux en mieux. J’ai les moyens de faire partager ma vision stylistique alors que Lacoste a beaucoup évolué culturellement.
La suite va ressembler à quoi ?
Je pense que la prochaine étape serait de revoir les boutiques qui ont un fonctionnement bizarre. Certaines ont l’œil dans le rétro, ne choisissent pas franchement les bonnes pièces des collections ou carrément pas les plus nouvelles. Je ne suis pas maître à bord. Mais, cette société est à taille humaine. Ça va moins vite que dans un gros groupe mais c’est plus chaleureux. Lacoste a un positionnement particulier. Il y a beaucoup de dynamisme, de la mode et des prix abordables. C’est un produit authentique, démocratique, reconnaissable.
Sans me jeter des fleurs, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir rafraîchi, dynamisé, rajeuni, féminisé la marque, tout en restant fidèle à ses codes
Pas de baisses de budget ?
Si, si ! On m’a annoncé que les plans médias, les défilés, le personnel vont être réduits. L’ambiance est crispée et nerveuse. Pour le moment, tout va encore bien. La marque est claire et lisible. On a quand même bien évolué depuis les papys qui voulaient du Lacoste en acrylique et la caillera de banlieue qui détournait le crocodile. La marque a beaucoup communiqué sur ses fondamentaux, sur la mode. Ce n’est ni une marque de mode ni une marque de sport, alors à moi de trouver des évidences.
Pourquoi la marque ne défile-t-elle qu’à New York ?
Parce qu’on peut y présenter en même temps les collections hommes et femmes. C’est le seul lieu pour cela, ailleurs c’est segmenté. En 2003, stratégiquement, c’était intelligent de se montrer aux USA. Et ça a très bien marché alors que c’était l’année où les Français étaient mal vus, car la guerre en Irak commençait.
Finalement, vous avez tout de même trouvé votre place !
J’aime cette marque et les choses se sont enfin organisées. J’ai plus de soutien et d’écoute. Au début j’arrivais tous les jours avec un nœud à l’estomac. C’était la bagarre permanente. Désormais je travaille avec sept assistants stylistes. J’ai repris aussi la fabrication de ma propre marque, avec le trèfle comme logo, que je fais fabriquer au Japon.
Ne l’aviez-vous pas interrompue un moment ?
En 2001 j’ai arrêté. J’avais une équipe de 18 personnes et j’ai craqué. Je gérais la création, la production, la distribution et c’était trop. J’ai recommencé en janvier 2007, après avoir rencontré une société japonaise ancienne, mais dirigée par un jeune président qui a cru en moi. Je fais fabriquer au Japon à cause de la qualité, pour les tissus intéressants, notamment les denims. Ce président a investi beaucoup d’argent (une boutique à Tokyo, une autre à Paris). Et puis j’ai racheté ma marque et la boutique à Paris récemment… parce que mon financier est décédé. Lacoste trouve très bien que je développe ma marque. Mais je me retrouve à nouveau avec beaucoup d’hésitation depuis que je suis seul à la diriger.
Vos collections Christophe Lemaire et celles de Lacoste, rassemblées dans la boutique, offrent de grandes similitudes…
J’ai toujours envie de dire les mêmes choses mais mon discours évolue. Si vous ne distinguez pas de grandes différences c’est que j’injecte dans les collections Lacoste ou les miennes cette expression-là. Je vais vers l’intemporel, un vestiaire nomade, voyageur. Un vestiaire facile, absolument pas expérimental. Je cherche la justesse, pas l’épate ! Je recherche le raffinement, la précision, la couleur.
Je vais vers l’intemporel, un vestiaire nomade, voyageur. Un vestiaire facile, absolument pas expérimental
La musique, vous adorez. Comment arrivez-vous à la placer dans votre travail ?
L’alibi rock’n’roll m’exaspère. C’est d’un conformisme complet. Les Ramones, c’était marrant en 1978, mais il y a eu d’autres choses géniales depuis. Par exemple ESG, un groupe punk new-yorkais qui joue depuis les années quatre-vingts. J’aime bien. Je les ai contactées – un groupe de filles pas faciles mais talentueuses – et je leur ai proposé des tee-shirts et des sweats qui parlent de leur groupe. Ceux qui aiment la musique sont très contents d’afficher leurs idoles sur un vêtement. J’ai ainsi réalisé un tee-shirt où sont écrites les chansons du groupe Suicide. Et puis, je les invite à jouer lors des événements Lacoste. Je leur reverse des royalties. On a travaillé sur leurs archives, leurs flyers, leurs images.
Où allez-vous écouter de bons groupes ? Parfois à Londres où l’ambiance est super pour ça. C’est toujours blindé de gens beaux et bien lookés, les DJ sont formidables, et on peut jouer au billard en écoutant un concert. Sinon à Paris, au Social Club, au Point Éphémère où j’ai mixé – car je mixe aussi ! Au Nouveau Casino. J’aime la musique assez pêchue, comme celle de Cap Bambino. Mais je n’ai pas trop de temps pour moi. Je bosse six jours sur sept et aussi le soir. Heureusement, je sais décrocher de tout pendant mes vacances.
Lemaire, 28, rue de Poitou, 75003 Paris.
www.christophelemaire.com
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