Coaching express :
La star c’est vous
par Jean Paul Cauvin publié le 14 mai 2009
Tu vas à Cannes toi ? Il ne suffit plus de répondre yes d’un air blasé. Le bon festivalier se doit de savoir connaître certains codes. Surtout s’il fait partie des stars invitées ou de leurs accompagnants. Quelques conseils s’imposent pour ceux qui s’y rendraient pour la toute première fois… du bon côté des caméras.
Attention, Cannes est un théâtre qui donne une visibilité mondiale : faux pas ou traits de génie y sont répercutés à la loupe à l’échelle de la planète. Une surface géographique très réduite (du Martinez au Palais) concentre sur la Croisette tout ce qui fait la notoriété et crée le buzz. On croise des connaissances et des demi-pipoles à chaque coin de plage. Rivaux et rivales, conseillers, coups bas, trahisons, mais aussi reconnaissance, amitiés fidèles et surprises sont au scénario du film que vous allez improviser en quelques jours, sinon quelques heures. En digne héritier de la méthode Lee Strasberg, vous savez déjà que votre improvisation ne sera que meilleure si vous connaissez vos partenaires et anticipez les scènes que l’on vous demandera de jouer.
Votre film est en compétition et votre parcours est millimétré. Vous êtes invité(e) par le Festival, le distributeur et le producteur de votre film. Le projecteur sera sur vous pendant toute une journée et vous serez sur la Croisette deux jours, trois au maximum. Pour créer l’événement, il faut savoir se faire attendre, être vu(e) au bon moment, et donc pas avant ni après. Certains auront choisi d’être présents à la cérémonie d’ouverture pour marquer cette édition de leur présence. Pensez-y à deux fois, au cas où vous seriez susceptible de recevoir un prix… Dans ce cas, votre présence éventuelle à la clôture peut induire que vous choisissiez de ne pas paraître à l’ouverture. Ouvrir ou clore, il faut savoir choisir sous peine de passer pour un désœuvré. Ah, la montée des marches ! Tout se concentre sur cet instant et vos efforts doivent porter sur ce moment magique et redoutable ; c’est le climax de votre présence, mais encore faut-il que la presse du jour parle de vous (car il y a deux films quotidiens à Cannes, ou presque, dans la seule section officielle). Pour cela, il aura donc fallu travailler les jours précédents, donner des interviews aux quotidiens, aux agences de presse, aux télévisions, aux radios. Si vous rêviez de profiter de la Méditerranée, c’est raté ! Un solide plan d’action s’impose.
Tournez la tête. Souriez. Faites la roue, épaules en arrière, ventre rentré, en multipliant les poses et les effets de jupes. Saluez vos fans de loin.
D’abord soigner votre arrivée. Car dès l’aéroport de Nice-Côte-d’Azur une foule de paparazzi vous attendra. Les plus connu(e)s et les plus prudent(e)s laisseront leur entourage débarquer et prendre les voitures officielles pour, eux, s’engouffrer dans un hélicoptère directement sur le tarmac et atterrir ni vu(e) ni connu(e) au Palm Beach de Cannes où un autre chauffeur les attendra. Pas besoin de bagage, l’équipe « terrestre » s’en chargera : votre manager ou son assistant, votre coiffeur, votre maquilleur, votre habilleuse, le chef de votre sécurité, votre avocat. On ne saurait trop vous recommander au moins tout ce personnel-là pour votre séjour afin de vous permettre d’affronter votre programme cannois avec élégance, naturel et sous votre meilleur angle, tout en faisant écran aux fâcheux qui ne manqueront pas de se manifester.
Arrivée discrète à l’hôtel (comme sera le départ). Votre manager aura appelé le concierge – du Martinez, du Carlton ou du Majestic, quel autre ? Si vous êtes Américain, peut-être l’hôtel du Cap, un havre de paix de l’autre côté de la baie – pour vous faire entrer dans la cour intérieure et passer par les cuisines… Les grands hôtels disposent de plusieurs entrées discrètes et, une fois à l’intérieur, on est en principe à peu près à l’abri. Vous aurez juste le temps de vous pomponner un peu avant votre première sortie, par exemple pour un plateau télévisé. Un invité un peu exposé passera la moitié de ses journées dans sa suite à se faire coiffer, maquiller, habiller, etc. Après une courte séance de dédicaces sous la marquise de l’hôtel, vous vous engouffrerez dans la voiture que l’attaché de presse du film aura convoquée pour rejoindre ladite émission – sans doute dans un autre hôtel à moins de 200 m, mais si vous y alliez à pied, ce serait l’émeute. Tout votre programme aura été visé par votre manager personnel ; un salon seulement sépare sa chambre de la vôtre que vous prendrez bien soin de garder toujours barricadée ; la sienne filtre, le salon est pour les rendez-vous privés, la coiffure, le maquillage et l’habillage, selon l’heure.
Côté vêtements, votre agent ou votre styliste aura négocié des contrats avec les grandes maisons qui souhaitent vous habiller pour l’occasion, en prenant soin de s’assurer que nul(le) autre n’aura porté la même tenue aux Oscars ni aux Césars ni ailleurs… Pour le reste, cela peut varier. Les chaussures, les sacs, les accessoires, les tenues de jour vous permettront d’éviter le total look et de signer peut-être encore un contrat ou deux. Au cas (rarissime) ou vous n’auriez pas encore de partenaire de beauté ou de mode – de quel pays émergent êtes-vous donc originaire ? – prévoyez tout avant. Laissez votre équipe mettre cela au point avec les parrains officiels du festival ou leurs concurrents si vous voulez éviter une échauffourée devant la porte de votre suite, après la collision entre deux équipes de marques rivales chargées de venir vous séduire. Ne les croyez jamais : ils ne vous apprécient pas particulièrement. Ils sont là pour travailler et « rafler la star » pour leur marque. Évidemment, si vous avez un contrat avec une marque de beauté ou de produits capillaires, vous l’honorerez à Cannes mais, de grâce, exigez qu’elle(s) prenne(nt) en charge votre maquilleur et votre coiffeur à plein-temps. Prévoir au minimum une heure sinon deux de préparation avec parfois d’âpres négociations pour avoir le meilleur coiffeur à l’heure idéale. Vous risquez de vous retrouver avec une maquilleuse épuisée qui s’occuperait de vous en retard, au moment le plus crucial de la journée : le départ pour la montée des marches.
Car après avoir affronté, toute la journée de « votre » film, le « photo call » – un des murs de photographes les plus importants au monde –, le plateau de la télévision du Festival avec votre réalisateur et vos partenaires, après avoir répondu dans la grande salle de presse aux questions des journalistes internationaux frustrés de n’avoir obtenu aucune « exclu » la veille, il vous faudra rassembler toute votre énergie pour affronter dans les meilleures conditions les fameuses 26 marches. C’est depuis votre palace que le cortège des limousines se mettra en place. Vous attendrez la minute propice dans un salon réservé du rez-de-chaussée pour monter à votre tour dans votre véhicule officiel, sans doute en dernier. Le cortège se met en branle… On commence à vous saluer à travers les vitres fumées. Au fur et à mesure que vous approchez du Palais, les grilles qui bordent la chaussée se font de plus en plus hautes. Les badauds, vos fans, massés derrière elles peuvent vous donner l’impression que vous êtes un animal de zoo, ils crieront, vous applaudiront… Même si vous êtes un simple invité, vous aurez droit à un ersatz de gloire. L’accueil triomphal que vous réserveront les photographes ne doit toutefois pas vous griser. Ils vous glisseront aussitôt leur carte pour que vous veniez ensuite acheter leur photo.
Ça y est, vous sortez de la voiture. Heureusement que vous n’avez pas finalement choisi ce microtutu ou cette robe à traîne infinie qui vous aurait empêché de vous déployer avec grâce à l’ouverture de la portière. Chacun de vos mouvements est épié par les caméras. Vous entendez crier votre nom… À droite, vous signez quelques autographes. L’émotion monte. L’attaché de presse du film vient vous chercher pour répondre à une question filmée à l’orée du tapis rouge… Mais on vous interrompt très vite. Vous devez prendre votre place à droite du réalisateur pour la montée des marches… Ensemble, toute l’équipe du film à vos côtés et derrière vous, vous vous élancez lentement. Les photographes massés de part et d’autre hurlent votre prénom. Regardez-les, posez pour eux. De ce côté, puis de l’autre. Un oubli ? Tournez la tête. Souriez. Faites la roue, épaules en arrière, ventre rentré, en multipliant les poses et les effets de jupes. Saluez vos fans de loin. Posez seul(e). Rattrapez un(e) de vos partenaires par le bras, bref, savourez ce moment, étirez-le, faites durer le plaisir pour le public. Ne vous attardez pas trop quand même. Rien de plus pathétique que la star continuant à saluer des photographes qui ne s’intéressent plus qu’à la suivante. Ça y est ! Vous reconnaissez la fameuse musique du « Carnaval des animaux » de Saint-Saëns, hymne de tous les films en compétition. Vous montez les marches l’une après l’autre, littéralement porté(e) par les regards de la foule qui vous admire et vous envie, vous accomplissez un rêve. En haut, vous êtes accueilli(e) par les officiels du Festival… Vous vous retournez et jouissez pour la première fois d’un point de vue sur une marée humaine toute entière tournée vers vous. Saluez-la une dernière fois. Vous pensiez jusqu’à ce moment que Cannes était un grand cirque ? Mais non, c’est juste du cinéma, du vrai, du bon ! La preuve, vous reviendrez l’année prochaine…