05.11.2008 | 14h48 | par Elisa Morère
Ma petite entreprise ne connaît pas la crise ? Pas si sûr. Les jeunes créateurs sont aujourd’hui fragilisés. Leur survie passe par leur potentiel réel mais ils doivent aussi repenser leurs collections et leurs priorités. Comme Felipe Oliveira Baptista, 33 ans, dont le talent commence à se connaître et qui anticipe déjà le monde qui adviendra…
Ses cahiers de tendance sont passionnants. Felipe Oliveira Baptista les a ouverts pour Prestigium et y dévoile son univers intellectuel. Un monde en déroulés, en plissés, en noir et blanc, qui recense volutes et formes sensitives extrêmes. C’est un gros carnet méticuleusement semé d’images : femmes enfouies sous les fourrures, pilote d’avion des années quarante avec son drôle de bonnet à oreillettes – Œdipe n’est pas loin car papa est pilote et l’une de ses sœurs aussi ! Ici, un agrandissement d’élytre de papillon – seules forme et couleur comptent –, un escalier hélicoïdal, un paysage, une fille alanguie sous les plis d’une couverture. Sur ces pages sont appliqués des miroirs qui reflètent au final l’histoire et le décor d’une prochaine collection. Le plus incroyable ? La manière subtile dont Felipe arrive à lier intimement inspiration et réalisation. On retrouve cet hiver, par exemple, ses immenses parkas à poches multiples – le blouson de pilote –, ses fourrures enroulées sur les cols et qui gouttent sur les poitrines – la dame des années vingt –, ces jaunes et ces rouges flamboyants – la parure du papillon –, ces arcs veinés – l’aile d’une chauve-souris. Felipe Oliveira Baptista a dessiné et fabriqué une belle collection hiver en vente aux Galeries Lafayette (section luxe). Il a aussi vécu un printemps-été prometteur, car repéré et acheté par le Bon Marché, et clos une collaboration avec Nike dont on verrait bien les modèles en boutique si ce n’était une opération spéciale non suivie. Ses collections sont comme les cailloux du « Petit Poucet », des pépites que la mode suit avec ferveur. Les plus célèbres magasins du monde le référencent, des clientes admiratives s’offrent 100 % des pièces d’une collection ! Phénomène de mode, Felipe Oliveira Baptista ? L’intéressé reste zen ! De toute façon, il a déjà sur le feu sa collection hiver, présentée en janvier, et parrainée par Jean Paul Gautier et Hermès. On attend avec impatience ses architectures rigoureuses bridant des merveilles aux riches volumes ailés. Et puisqu’on ne prête qu’aux riches, sachez que notre styliste nourrit son art en étant par ailleurs photographe, sculpteur et fan d’architecture.
Vous êtes portugais. Ne vous sentez-vous pas un peu solitaire au pays de la mode ? Felipe Oliveira Baptista. En fait les Espagnols et les Portugais ne sont pas très présents, sans doute parce que la mode y est jeune. Nos pays ont été marqués par la dictature et cela ne fait même pas trente ans qu’ils sont ouverts à la création en général. Je n’ai aucune boutique au Portugal où la mode pointue représente à peine une niche.
Vous avez fait vos études à Londres, et ensuite ? J’ai étudié le design et la mode à Londres et je me destinais à l’architecture jusqu’au jour où j’ai suivi un cours de design sur les volumes à partir d’un stockman. J’ai été bluffé par les possibilités en 3D… Puis je suis parti en Italie. Ça m’a fait drôle de quitter une ville excitante et vivante pour la campagne italienne où j’ai rejoint Max Mara. J’y suis resté un an avant d’arriver en 1998 à Paris, où j’ai travaillé pour Christophe Lemaire, Cerruti aussi.
Paris vous plaît ? Au début, j’ai trouvé Paris très calme. C’est une grande ville composée d’une multitude de minuscules villes. On découvre lentement et on apprécie en conséquence une fois qu’on a ses repères et des amis. La seule chose que je déteste c’est cette période d’hibernation typiquement parisienne entre février et avril. On a l’impression de vivre au ralenti et de n’attendre que le printemps pour sourire à nouveau !
En 2002, on vous découvre au Festival de Hyères où défilent de jeunes créateurs… J’ai été lauréat du Grand Prix. L’année suivante, j’ai obtenu une bourse qui a financé mon premier défilé. À partir de 2005 j’ai présenté mon travail exclusivement pendant la Semaine de la haute couture avec quelques pièces faites main mais surtout mon prêt-à-porter de luxe.
D’où vous vient ce style très architecturé ? Je passe un temps fou en recherche pour trouver des pistes narratives. La construction et l’architecture sont le cœur de mon sujet mais parfois subtilement décalées. Je suis sous influence ! Celle de Zaha Hadid ou de Herzog… J’aime les proportions intérieures, les volumes, les mélanges de matières, la protection du corps. Comme pour une maison. Mais celle-ci n’a pas toujours besoin d’avoir un toit, quatre murs et de petites fenêtres. Visuellement mon style offre une autre alternative.
J’aime qu’il existe une tension entre le vêtement et le corps
Quelles sont vos matières fétiches ? Je mélange les fibres naturelles et synthétiques mais aussi les feutres, les tissus compacts. Le flou m’intéresse, mais en jouant sur des matériaux qui ont du poids. Je tire le souple, je le fige. J’aime qu’il existe une tension entre le vêtement et le corps. Surtout, je suis très attentif au confort, pour la confiance qu’il offre à celle qui porte un vêtement.
Parfois, vous flirtez avec le sportswear. Cela fait penser par moments au travail de Marithé et François Girbaud… Je revendique cet esprit sportswear dans mon travail, même s’il est luxueux. Je ne suis certainement pas dans le girly, le chichi ultraféminin. Je crée une mode qui bouge, citadine, sans tomber dans du lourdingue. J’aimerai d’ailleurs créer des collections pour homme. Là, je viens de compléter la silhouette féminine avec une série test de sacs. La plupart de mes distributeurs les ont retenus pour les harmoniser, en couleur et par leurs détails, avec mes vêtements.
Où trouvez-vous vos inspirations ? La couture se nourrit d’autres disciplines, d’objets, de cinéma, de musique. J’avance sur les collections par association. Je pousse très loin la réflexion, et le dialogue met parfois des mois à s’instaurer entre axes et idées complémentaires. C’est la partie qui m’amuse le plus ! C’est tellement plus frais de regarder ce qui existe ailleurs. D’où, pour l’hiver, en vente actuellement, l’idée du papillon et de la Lamborghini – je suis sûr qu’ils ont chipé le carénage à l’allure de la chauve-souris ! Mes vêtements sont hybrides, j’enlève tout le romantisme… du papillon !
Vous travaillez par thèmes où vous changez parfois ? Jusque-là j’ai travaillé par thématiques et puis, pour le printemps-été 2009, j’ai décidé de changer. Aucun thème. Je suis parti des formes. Je fais pas mal de photographie et j’ai donc shooté tout ce qui avait un relief intéressant pour moi. Du pur, du dépouillé, des couleurs, des matières, rien que des idées personnelles.
On est tous saturés d’informations et d’images. L’air du temps vous inspire-t-il ? Lorsque je vivais à Londres il y a eu les attentats dans le métro et j’ai alors fait des vêtements militaires explosés, à recomposer. Je pense que je vais revenir à des idées plus proches du monde dans lequel on vit. Cela dit la vie privée est aussi parfois source d’inspiration.
J’habille la fille d’une femme qui s’offre des pièces couture…
La crise touche déjà – ou va toucher – le secteur de la mode. Comment vivez-vous cela ? Les grandes marques internationales imposent des minimums de commandes aux boutiques. Donc, forcément, si celles-ci doivent choisir, elles renoncent aux jeunes créateurs. J’ai pas mal d’amis dans la profession et nous sommes très inquiets. Ceux qui disent que le luxe se porte bien vivent sur un nuage ! Ma société est en phase de développement – nous avons trois employés et des temps partiels, je suis actionnaire majoritaire avec Séverine, ma femme. Nous sommes soutenus par quelques investisseurs et pas dans un secteur où les banques sont ravies de nous avoir comme clients. Mais nous nous débrouillons sans elles depuis le début.
Est-ce que ce marasme vous fait cogiter autrement ? Cela oriente ma perception pour mes futures collections ! Punaisée sur le mur, vous voyez ma première idée : la une de « Libération » qui annonce, sur fond noir, « Le jour le plus bas » ! C’est difficile de faire un rêve qui devienne réalité dans ce contexte. Nous en avions déjà senti les prémices pour l’été prochain et nos collections sont assez sombres, avec juste un peu de couleur en contrepoint. Mais là, plus question de plaisanter. Cela dit, les créateurs sont toujours dans la dèche, donc des as de l’astuce même si, comme moi, ils créent un produit ultraluxe. Nous comptons au centime près. On rognera sur le tarif des salles de défilé… Je vais faire des tee-shirts, c’est jeune et sympa.
Comment arrivez-vous à vous financer ? J’ai mes petits secrets. Je crée du prêt-à-porter pour des marques chinoises, je fais du consulting, je collabore avec une marque italienne de luxe… Mais je vends très bien mes créations – heureusement ! – chez Browns à Londres, Podium en Russie, Harvey Nichols à Hongkong, Saks à New York. Mes vêtements sont chers mais comme la collection grandit, ils deviennent de plus en plus accessibles. J’habille la fille d’une femme qui s’offre des pièces couture… Dernièrement en Turquie, où nous avions achalandé quinze pièces pour la saison dans une boutique, une très jeune cliente a craqué et a tout acheté d’un coup et d’un seul !
On a murmuré que vous aviez été approché par le groupe LVMH pour le rôle de directeur artistique d’une de leurs marques phare… C’est exact. J’étais même en short-list. Ce contact m’a beaucoup appris et cela m’a surtout fait beaucoup de bien d’avoir cette reconnaissance, même si quelqu’un d’autre a décroché la mission. Nike m’a également demandé de travailler sur le sweat à capuche…
Ça dépote dans la mode. Des noms surgissent régulièrement. N’avez-vous pas peur de la concurrence ? Tout le monde veut faire de la mode… Les écoles anglaises ont doublé le nombre de leurs étudiants. Mais ensuite, il faut assurer une existence, une légitimité, un acquis. Ça paraît simple mais c’est très dur. Je reste calme ! En choisissant de présenter pendant la Semaine de la haute couture, je veux que d’autres prennent le temps de voir mon travail. Les plus grands acheteurs du monde se déplacent à cette occasion. Les grandes marques de luxe sont devenues énormes et leurs propositions se ressemblent, donc il y a une attention particulière sur la jeune création.
Vous sentez donc que vous avez une place à prendre ? Le créateur devient une marque. C’est un phénomène intéressant qui permet à une petite société comme la mienne de se projeter à plus long terme. Je termine ma onzième collection, je commence à réfléchir autrement, à grandir. Pour l’avenir, on verra bien le 26 janvier prochain… pendant la Semaine de la haute couture.
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