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Interview Exclusive

Hermès persiste et signe.

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29.09.2009 | 16h33 | par Elisa Morère

Patrick Thomas, gérant d’Hermès ©Michel Labelle

Crise ou pas crise, la clientèle haut de gamme reste addict à cet archi-luxe fait de carrés de soie, d’accessoires de mode intemporels, de maroquinerie et d’articles de sellerie. Des créations au petit point qui font rêver les fashionistas les plus versatiles. En s’enracinant dans son savoir-faire, Hermès s’en sort donc mieux que d’autres. Même si horlogerie et arts de la table plombent un peu ses résultats. En fait, le groupe a une arme de guerre : son excellente trésorerie. Il investit donc sans sourciller 52,1 millions d’euros en décors somptueux pour ses boutiques, ouvrant même de nouvelles adresses alors que ses concurrents ferment boutique. Car il s’agit de garder la main sur les ventes tout en affirmant sa puissance devant cette clientèle si précieuse et fidèle. Avec 874,9 millions d’euros de chiffre d’affaires, ce groupe discret pèse aujourd’hui deux fois plus que PPR, et près de 50 % de LVMH… Patrick Thomas, 61 ans, gérant du groupe Hermès, analyse points forts et points faibles d’une entreprise de luxe familiale de 8 000 employés.

Prestigium. Pour la première fois de son histoire le groupe Hermès n’est pas dirigé par un membre de la famille. Votre statut de gérant est assez atypique. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Patrick Thomas.
J’avais travaillé auprès de Jean-Louis Dumas pendant huit ans – dès 1989, alors que la maison était en pleine expansion. J’étais directeur général. J’ai procédé à une mise en ordre de la société dans une structure parfois réticente à l’acte de rationalisation. Puis je suis revenu en 2003, à la demande de Jean-Louis Dumas qui a souhaité que je lui succède en 2005. Hermès est une société en commandite. La famille, constituée de trois branches (Puech, Dumas, Guerrand), conserve le contrôle (74 % du capital). Je suis le gérant d’Hermès. Mon patron est le conseil de gérance constitué de 11 membres de la famille.

On dit qu’Hermès va entrer au CAC 40…
Patrick Thomas.
C’est la rumeur. Même si je n’y suis pas favorable, car cela risquerait d’amplifier les tendances déjà très fluctuantes du titre Hermès, qui résultent du flottant trop faible.

Hermès a une qualité : l’entêtement. Nous pensons toujours à très long terme et si un métier prend dix ans à s’installer… Tant pis

Pouvez-vous nous rappeler l’évolution du groupe depuis son entrée en bourse, en 1993 ?
Patrick Thomas.
Les ventes ont été multipliées par quatre, le bénéfice net par dix et le cours de l’action par vingt.

Qu’est-ce qui, à vos yeux, fait la spécificité du groupe Hermès ?
Patrick Thomas.
Notre modèle d’entreprise n’est pas un modèle financier et ne fonctionne pas sur l’acquisition d’autres entreprises, sauf s’il s’agit de soutenir nos métiers. Notre business model, unique en son genre, est basé sur la valeur et non sur le volume. Il n’existe pas d’équivalent, je crois, en termes d’héritage, de savoir-faire, de qualité exceptionnelle. L’objet Hermès est unique dans sa conception artisanale. La maison repose notamment sur l’artisanat de nos selliers, qui cousent nos objets à la main. Il y a, parallèlement, une forte création depuis l’impulsion donnée par Émile Hermès dans les années vingt. Les générations suivantes ont bien compris que la nouveauté était un facteur clé de développement de la maison.

Hermès a connu bien des succès (le sac Kelly, etc.), mais a-t-il également connu des flops ?
Patrick Thomas.
Dans la vie du groupe on a de grandes joies et aussi de grandes frustrations. Certaines peuvent se transformer en succès. Le cuir est le métier qui génère le plus gros chiffre d’affaires. Chez Hermès, 292 boutiques – dont 169 en propre – achètent directement des produits issus de nos ateliers à 85 %. Avec la crise, nous n’avons pourtant pas connu de déstockage massif, comme d’autres marques de luxe. Depuis toujours, le groupe a organisé des échanges d’articles entre les boutiques. Nous contrôlons aussi de très près le phénomène des soldes.

Hermès c’est la mode, les arts de la table, le cristal, l’horlogerie. Certains métiers sont-ils moins rentables ?
Patrick Thomas.
Presque tous ont mis du temps à s’installer. L’horlogerie a pris assez vite, mais pour la mode ce fut plus lent. Certains métiers sont plus rentables, plus sensibles à la mode, ou sont des piliers plus stables, c’est ce qui fait la force et la singularité de notre maison. Hermès a une qualité : l’entêtement. Nous pensons toujours à très long terme, et si un métier prend dix ans à s’installer… Tant pis. La cristallerie Saint-Louis, par exemple, a perdu de l’argent depuis une décennie, mais ses savoir-faire exceptionnels nous sont indispensables. Malgré la crise, nous connaissons une croissance formidable et des résultats positifs. Si notre chiffre d’affaires se révèle stable cette année, cela va nous aider à maintenir notre outil de travail et notre cap stratégique.

L’horlogerie, la bijouterie et les arts de la table souffrent partout dans le monde. Maroquinerie et soie se portent bien en revanche

Ressentez-vous les effets de la crise mondiale ?
Patrick Thomas.
Bien sûr. On la ressent par métier et par zone géographique, mais exclusivement dans les réseaux externes alors que nos magasins sont en croissance. L’horlogerie, la bijouterie et les arts de la table souffrent partout dans le monde. Maroquinerie et soie se portent bien en revanche. Nous avons connu un ralentissement des parfums en début d’année. Côté international, toutes les maisons marquent le pas au Japon – l’Asie en général reste un excellent marché – et aussi aux USA où la dépression est profonde mais où la reprise sera, à mon avis, impressionnante.

L’artisanat est-il réellement toujours aussi fort chez vous ?
Patrick Thomas.
Deux mille artisans travaillent chez Hermès dans le cuir aujourd’hui, contre trois cents il y a vingt ans. Cette année, plus de cinquante nouveaux artisans viendront augmenter les effectifs des ateliers. Chez Hermès, pas question de licencier, de mettre nos artisans au chômage technique ou de diminuer leurs salaires. Ils sont notre richesse.

Un sac à 3 000 € a demandé quinze heures de travail et aura une longévité certaine

Avec la crise, pensez-vous ajuster les prix onéreux de vos articles ?
Patrick Thomas.
Nos prix résultent avant tout de l’exigence de qualité que chaque objet comporte. Tous nos clients ne sont pas milliardaires et nos prix vont de 25 € à 250 000 € ! Un sac à 3 000 € a demandé quinze heures de travail et aura une longévité certaine. D’ailleurs, en cette période, les clients savent reconnaître les objets de qualité qui durent.

Le groupe est-il soumis à des restrictions budgétaires ?
Patrick Thomas.
La rigueur est dans l’ADN de la maison. Cette année nous avons sacrifié certains projets en interne, c’est inévitable ?! Nous avons aussi demandé à chaque département de réduire ses dépenses d’au moins 20 %. En revanche, il n’est pas question d’économiser sur la communication.

À quoi ressemble le consommateur Hermès ?
Patrick Thomas.
Chez Hermès nous nous adressons à des clients et non à des consommateurs. La clientèle dépend des pays. En France, Hermès est perçu comme peu accessible par les jeunes, tandis qu’en Chine, le client Hermès a une trentaine d’années. Et si nous faisons en général 50/50 entre les articles féminins et masculins, en Asie notre clientèle est majoritairement masculine.

Dans le domaine du luxe, Hermès figure parmi les premières maisons qui ont ouvert une boutique en ligne

Internet a-t-il de l’importance à vos yeux ?
Patrick Thomas.
Dans le domaine du luxe, Hermès figure parmi les premières maisons qui ont ouvert une boutique en ligne. Celle-ci est maintenant présente dans 12 pays. Depuis mars 2008, le site institutionnel Les Ailes d’Hermès, fondé sur une navigation intuitive et innovante, offre une découverte singulière de la richesse de l’univers de la maison. Près des trois quarts des 82 modules que le site contient sont renouvelables chaque année.

La première édition du prix Émile-Hermès vient d’avoir lieu. Quel est le but de ce prix et le résultat final ?
Patrick Thomas.
Le prix Émile-Hermès récompense des talents dans le domaine du design. La première édition concernait neuf pays européens et s’adressait à des concurrents en dernière année d’étude de design, d’architecture ou d’arts plastiques, ainsi qu’à de très jeunes professionnels. Pour ce concours, lancé sur Internet en 2007 sur le thème « De la légèreté au quotidien pour des objets du voyage ou de la maison », un premier, un deuxième et un troisième prix étaient prévus. Le jury final, présidé par Enzo Mari et composé de personnalités éminentes et rigoureuses du monde du design, s’est prononcé pour trois… troisièmes prix.

Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur aujourd’hui ?
Patrick Thomas.
Sous l’impulsion du directeur artistique général Pierre-Alexis Dumas, Hermès a créé il y a un an la fondation d’entreprise Hermès. Elle a vocation à fédérer les actions de mécénat d’Hermès et concentre de nombreux projets à vocation culturelle et solidaire. Son champ d’intervention est ouvert et international. D’autre part, parmi les actions stratégiques, nous avons créé Hermès ID (Interior Design) afin d’appliquer nos savoir-faire à de nouveaux territoires. En 2007, nous avons conclu un partenariat avec Eurocopter pour créer « L’Hélicoptère par Hermès », un EC135 dont l’espace intérieur et le train d’atterrissage ont été entièrement transformés par nos équipes de design et nos artisans. Un appareil a été livré à notre premier client, à Abu Dhabi. Dans le domaine de l’art de vivre, Hermès passe du « sur soi » à l’« autour de soi ». Forts du succès de la ligne Pippa, créée par Rena Dumas il y a quelques années, nous développons le domaine du mobilier avec une création élargie.


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