Jaeger-LeCoultre, 175 ans d’éternité…
par Elisa Morère publié le 4 décembre 2008
Impossible de dissocier la marque suisse Jaeger-LeCoultre de la Reverso, cette montre double face née en 1931 qui se retourne comme un gant sur le poignet. L’aventure de Jaeger-LeCoultre a démarré en 1833 et ne semble pas avoir pris de rides, accumulant les modèles superlatifs en se réinventant sans cesse comme le démontre une exposition…
Le bel âge ! Peu d’entreprises dans le monde parviennent comme Jaeger-LeCoultre à fêter un 175e anniversaire. Jaeger-LeCoultre représente donc une sorte de miracle en soi et le fait mérite louanges. Son fondateur, Antoine, n’avait d’ailleurs peut-être pas imaginé que son patronyme serait gravé aussi haut dans le firmament de l’horlogerie suisse. À cette occasion, la galerie du Patrimoine de Jaeger LeCoultre propose une exposition temporaire consacrée aux racines de la manufacture. Riche idée pour nous remettre le tic-tac en place, car « La Grande Maison » a réalisé près de 1 000 calibres différents et déposé plus de 300 brevets depuis sa fondation. Elle compte à son actif des montres telles que la Reverso, la Duoplan, la Memovox ou la Polaris qui ont traversé toutes les époques. Même une pendule, la fameuse Atmos perpétuelle, est encore éditée par Jaeger-LeCoultre.
En 1888, la manufacture Jaeger-LeCoultre comptait environ 500 collaborateurs, et aujourd’hui près de 1 000. Toutes ces inventions sont nées dans la vallée de Joux, la Mecque de l’horlogerie. Un trou perdu, perché à 1 000 mètres d’altitude et bien loin des zones commerciales ou citadines. Un refuge idéal et rude pour huguenots fuyant les persécutions religieuses en France au XVIe siècle. C’est Pierre LeCoultre qui va rassembler une communauté dans le village du Sentier, au beau milieu d’une forêt de sapins envahie de loups et même d’ours. Antoine, le fondateur de la fabrique horlogère, est issu de la dixième génération et profite de la forge familiale pour tester de nouveaux alliages sur des boîtes à musique ou des… rasoirs. À l’époque, les sciences sont en plein boum et l’obsession de la précision devient prépondérante. La preuve : Antoine crée le Millionomètre en 1844, premier instrument capable de mesurer le micron. En 1847, il imagine un remontoir à bascule, là encore premier système fiable pour remonter la montre sans utiliser de clé. Il fait rapidement de sa manufacture une puissance dans la vallée de Joux. À cette époque, le travail horloger occupe les longues soirées d’hiver des paysans, et de leurs épouses, qui voient là une rentrée d’argent hors période des récoltes. Les savoir-faire sont dispersés sur des kilomètres. Les LeCoultre vont créer une structure intégrée qui permet de partager les fabrications, les secrets, les connaissances. C’est ainsi que naissent les premiers mouvements compliqués : les répétitions minutes, les chronographes, les calibres réunissant sous un même cadran un chronographe et une répétition. Dès 1890, la fabrique sort ses premières grandes complications. Des montres qui contiennent donc un quantième perpétuel, un chronographe et une répétition minute.
On ne vous parle que de LeCoultre ? C’est parce que le petit-fils, Jacques-David LeCoultre, ne rencontre Edmond Jaeger que vers 1903. Ce dernier, horloger de la marine, met au défi les Suisses de fabriquer les calibres ultraplats qu’il a imaginés. Une collaboration et une amitié s’ensuivent. L’un réalisant le rêve de l’autre : une collection de montres ultraplates, évidemment la « plus-plus-plus » plate jamais fabriquée, équipée du calibre LeCoultre 145. Qui se loge dans seulement 1,38 malheureux millimètre !
La montre-bracelet que chacun exhibe aujourd’hui avec la plus grande désinvolture, homme et femme, a été également une vraie révolution. Au XIXe siècle et début du XXe, la montre d’homme se porte en gousset et dans la poche. Point final. La montre-bracelet est en réalité une invention de Louis Cartier, mais les horlogers de cette époque collaborent facilement. Louis Cartier s’associe avec un grand ingénieur et… l’horloger suisse LeCoultre pour inventer un mécanisme stable. Car passer d’une montre verticale de poche à une montre en mouvement exposée au poignet n’est pas une mince affaire. En 1917 exactement, la Tank devient la première montre-bracelet de tous les temps (ex aequo avec la montre Santos. L’aviateur Santos-Dumont l’avait commandée à Cartier pour lire l’heure sans lâcher les commandes de son appareil). Pierre Rainero, directeur Image, Style et Patrimoine chez Cartier, explique : « Cette montre naît en même temps que l’ère de la vitesse. On ne voyage plus à cheval mais en automobile, en train, et bientôt, en avion. Les femmes ont aussi besoin de consulter l’heure même si elles ne sont pas censées être comptables de leur temps. » La haute société s’adonne au sport, oublie le corset et porte même des maillots de bain. Franchement, la montre gousset n’a plus sa place.
Avec Cartier, Jaeger-LeCoultre fait la démonstration que le temps est venu des minuscules boîtiers sur des bracelets, le tout style Art Déco 1920-1930. Ainsi la manufacture Jaeger-LeCoultre met au point la Duoplan en 1925. Hélas, ce que la montre gagne en petitesse, elle le perd en fiabilité. Solution simple signée Jaeger-LeCoultre : une construction sur deux étages (ou deux plans, d’où le nom) qui permet de conserver un balancier de grande taille et une précision optimale dans un espace réduit. Autre nouveauté sur ce modèle : la structure en acier. Assurée par la Lloyd’s de Londres, son service après-vente est tip top : le moindre bobo réparé dans la minute… « le temps d’une cigarette », assuraient les publicités. Toutes ces inventions Jaeger-LeCoutre se sont bien entendu améliorées, affinées, développées. La Duoplan bénéficie du calibre 101, un mouvement mécanique inventé là encore par Jaeger-LeCoultre qui pulvérise tous les records de miniaturisation en 1929… Et reste toujours le plus riquiqui dans sa catégorie. 74 pièces à l’origine, 98 aujourd’hui, assemblées et achevées à la main et qui ne pèsent pas plus d’un gramme. L’Atmos, elle, invente le mouvement perpétuel, vieux rêve horloger jamais atteint jusque-là. Cette célèbre pendule Jaeger-LeCoultre puise son énergie dans les plus infimes changements de température. Une bascule d’un degré la recharge pour deux jours. Elle consomme 60 millions de fois moins d’énergie qu’une ampoule électrique de 15 watts ! La vieille dame de Jaeger-LeCoultre a 80 ans aujourd’hui et reste le cadeau officiel de la Confédération Helvétique à ses hôtes de marque.
Chez Jaeger-LeCoultre, les nouveautés se bousculent. Voici maintenant que l’horloger Jaeger-LeCoultre lance une petite bombe qui se révélera une véritable icône : la montre Reverso marque son temps et s’inscrit durablement dans le futur. Elle est née fin des années vingt, à la demande des officiers des Indes Britanniques qui se plaignaient auprès de Jaeger-LeCoultre de casser systématiquement le cristal de leur montre en jouant au polo. On assiste alors à un exemple de collaboration réussie. Jacques-David LeCoultre fait appel à l’ingénieur René Alfred Chauvot pour remédier au problème. Le 4 mars 1931, Jaeger-LeCoultre dépose le brevet 712 868 dont la description est la suivante : « Un boîtier d’acier inoxydable susceptible de coulisser dans son support et pouvant se retourner complètement sur lui-même. » Côté style, Chauvot applique à la Reverso le design industriel assorti d’un zeste d’Art Déco. Yves Mélan, directeur France de Jaeger-LeCoultre, explique : « L’allure unique est dans la filiation : chiffres latins, trois lignes en relief près du boîtier. La Reverso Classique représente 50 % de nos ventes (2 450 euros), sur plus de 30 modèles et complications. » Un plébiscite pour l’objet de marque Jaeger-LeCoultre qui présente, côté métal, une surface qui fait le bonheur des graveurs ou sertisseurs. Claude Lelouch, par exemple, fait consigner son chiffre 13 fétiche et un autre client… son numéro de coffre-fort.
Le mythe Reverso signé Jaeger LeCoultre évolue sans cesse. En 1991, année anniversaire, Reverso 60e est lancée en or rose. 500 exemplaires vendus avant même d’être produits ! Complications, tourbillon, squelette (mécanisme en transparence) s’ajoutent. En 2003, la Grande Reverso de Jaeger-Le Coultre dispose d‘un généreux cadran. En 2006, la Squadra dévoile une forme carrée. « Son mouvement automatique a aussi redonné un coup de fouet à la ligne », nous dit Yves Mélan. La Reverso Squadra, version féminine du modèle fétiche de la marque suisse, sera présentée au salon de Genève, en attendant de figurer au panthéon du nouveau musée initié par Jaeger-LeCoultre au sein de sa manufacture actuelle. Y sont exposées les pièces magistrales de la maison horlogère dont un mur de 30 mètres carrés recelant 300 des 1 000 mouvements développés par Jaeger-LeCoultre.
Vos alarmes, calendriers, remontage automatique, sonnerie qui fait office de bonne petite secrétaire ? Signés Jager-LeCoultre bien sûr. On vous épargne les nouvelles techniques avancées des masses, rotors, remontage unidirectionnel, billes en céramique qui font danser votre montre. En fait, le cœur des garde-temps, notamment masculins, se complique furieusement. Il n’est qu’à voir ce chronomètre Geophysix de Jaeger-LeCoultre offert au commandant du premier sous-marin nucléaire américain à avoir atteint le Pôle Nord dans un périple impressionnant. À parier que personne, à part lui, ne saurait s’en servir… En 1992, déboule la ligne Master Control. Jaeger-LeCoultre met en route un label personnel et spécifique, Master, qui signifie que chaque montre finie doit sortir indemne d’épreuves redoutables durant 1 000 heures. Cette ligne extrême se dote bientôt de complications classiques : calendrier perpétuel, tourbillon, répétition minutes. La Reverso prendra à son tour le virage des complications en 1991. Alors, les éditions limitées se mettent à pleuvoir, notamment en or rose. Puis, la Reverso Duetto sera la première montre vraiment féminine avec ce duo jour-nuit d’un chic total qui nous affole toutes….
Les années deux mille du déjà plus que centenaire Jaeger-LeCoultre ? Toujours prolifiques avec 50 nouveaux calibres, grandes complications, réserves de marche de quinze jours, calibres sans lubrifiant, ultra-complications (mais comment font-ils ?), modèles de haute joaillerie. Notre siècle est celui des premières montres-bracelets à grandes complications – trois majeures dans un seul exemplaire -, du genre tourbillon sphérique gravitant sur deux axes, calendrier perpétuel à indicateurs, autonomie de huit jours, etc. Soit 679 composants pour le calibre et quelque 100 pour le tourbillon sphérique qui pèsent en tout un tiers de gramme. Son nom : Gyrotourbillon. Ce nom à la Jules Verne facilite tout de même le rapport humain à un objet somme toute intimidant.
Pour ses 175 ans, Jaeger-LeCoultre propose quatre séries limitées en or rose pourvues de complications emblématiques, notamment des Memovox Polaris de 1965 et 1968, par exemple, mais aussi des modèles raplapla ! Avec son calibre ultraplat de 1,85 mm et son boîtier de 38 mm aux lignes sobres, la Master Ultra Thin 38 rappelle la toute première collaboration entre Messieurs Jaeger et LeCoultre. Dans son boîtier de 40 mm, la Master Grande Ultra Thin prolonge le raffinement avec un cadran ponctué par une petite seconde. La manufacture Jaeger-LeCoultre ne cesse de gagner du terrain dans sa vallée et s’offre un nouvel atelier de 9 000 mètres carrés. Il faut bien accueillir les 40 métiers horlogers, les nouvelles technologies, les graveurs, sertisseurs, émailleurs et autres artisans de cette horlogerie de haut luxe. Voilà, c’est à peu près tout pour les derniers 175 ans de l’honorable Jaeger-LeCoultre. Promis, on refera un point en l’an 3 000 !
Visite de la Galerie du Patrimoine Jaeger-LeCoultre uniquement sur demande auprès des distributeurs et revendeurs de la marque.
Renseignements : 00 41 21 845 02 02.
Manufacture Jaeger-LeCoultre,
8, rue de la Golisse, 1347-Le Sentier, Suisse