03.03.2009 | 16h41 |
par Jean Paul Cauvin
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Surprendre, comme Raf Simons chez Jil Sander, ou séduire, comme Frida Giannini chez Gucci, telle était l’alternative des maisons défilant à Milan, en ces temps de crise. À moins qu’elles n’aient joué ces deux cartes en même temps, à l’image de Prada. Innover dans le design pour rendre les créations plus intrigantes ou puiser dans les années quatre-vingts pour dynamiser un regard d’aujourd’hui, voilà encore les deux pôles entre lesquels ont oscillé les créateurs pendant la Fashion Week de Milan, comme pour conjurer la crise par leur inventivité ou permettre à la femme de mieux s’armer contre la morosité.
Pol Chambost, céramiste français du XXe siècle est à l’origine de l’inspiration la plus originale de la saison, celle de Raf Simons pour Jil Sander. Après un hommage appuyé au meilleur du patrimoine de la maison allemande et un travail sur des tailleurs et des manteaux comme découpés au rasoir, le directeur artistique, qui a salué avec sa première d’atelier, s’est attelé à un travail confinant à la sculpture. Il redessine des formes soufflées dans le bas de la silhouette, le buste étant plus ajusté, tout en favorisant les asymétries par un jeu de revers et de doublures aux couleurs éclatantes. Une ellipse en trois dimensions s’enroule et se retourne, ici caressant une épaule nue, là se lovant autour de la poitrine ; elle souligne une hanche pour se perdre dans un côté, se concentre dans une volute épurée au détour d’un col, voyage de femme en femme sur le cachemire double face et signe de sa souplesse vibrante l’allure, le plus souvent noire, pour une mode visionnaire et sobre.
Voir le défilé Jil Sander Prêt-à-Porter Automne Hiver 2009
Chez Emilio Pucci, le nouveau directeur artistique, Peter Dundas, transfuge d’Emanuel Ungaro, a étonné. En rupture avec la tradition de la maison, le designer n’a proposé que très rarement les fameux imprimés sur jersey de la marque. Tout aussi à contre-courant des tendances observées ailleurs, ses pantalons, encore taille basse, portés sous des fourrures omniprésentes, signent une attitude glam’rock aux couleurs de la saison. Déplacé ou prophétique ? L’avenir le dira.
Voir le défilé Emilio Pucci Prêt-à-Porter Automne Hiver 2009
Chez Salvatore Ferragamo, Cristina Ortiz fait sa révolution stylistique et joue la carte du trompe-l’œil sur la peau. Elle habille les bras dans des matières de collants et de leggings, parfois bicolores, se terminant en mitaines. Anthracite, rouille, une seconde peau se forme pour appuyer les tons mêmes des tailleurs, des manteaux ceinturés à la taille et à amples manches terminées en biais. Sur les robes, le tissu se resserre en deux larges plis croisés et épouse géométriquement la taille. Des épaules jusqu’à la poitrine, la fine maille recrée parfois un voile de pudeur avant de laisser place aux tissus opaques, à moins de ne laisser tout le buste offert sous ce troublant emballage.
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Dans la même veine, Bottega Veneta va plus loin et couvre à peine la poitrine de transparences. Le reste de sa collection implique tissu précieux sur tissu précieux, alors que le style de Tomas Maier privilégie les corsets intégrés à peine esquissés. Pour le soir, ses déesses sont revêtues de drapés ivoire, dans des robes chemisiers ou de savants jeux de tombés.
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La surprise majeure de la saison milanaise est encore une fois Prada. Comme si elle avait voulu casser un certain formalisme du luxe, la styliste unit des matières de qualité irréprochable, des coupes toujours étudiées, à des couleurs plus banales, comme le tabac ou le rouge rabattu. Elle traite la fourrure autour d’un décolleté en V plongeant pour mieux la banaliser. Des tailleurs et manteaux de ville jusqu’aux looks les plus extravagants, le message est clair : égalité de traitement pour un luxe qui n’est plus ostentatoire, en direction d’une cliente qui veut vivre pleinement sa vie. Au diable le glamour s’il doit impliquer des règles de carcan, semble dire Miuccia Prada qui ose tout cette saison, même le cardigan porté à l’intérieur d’un short barboteuse, laissant la peau nue, juste recouverte jusqu’au plus haut des cuisses par des waders, ces cuissardes utilisées pour la pêche en eau douce, ici traitées systématiquement dans les meilleurs cuirs.
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Jusqu’en haut des cuisses aussi, les bottes de Frida Giannini pour Gucci sont pourtant traitées différemment, dans leur version cuissardes épousant les formes pour clubbeuses chevronnées. Souvent laquées, elles semblent tout droit sortir des années quatre-vingts et sont destinées à celles qui rêvent peut-être de Blondie sans l’avoir connue lorsqu’elle était en vogue. Évidemment, on pourra leur préférer les leggings noirs bimatière, tout aussi bien mariés à des tops imprimés où domine un bleu quasi fluorescent. Une autre manière de dompter la dépression en utilisant la couleur et les reflets brillants de la nuit pour ne pas se laisser envahir par la déprime. On pourra tout aussi bien préférer, façon plus garçonne, ces tailleurs acérés aux vestes courtes et pantalons à pinces resserrés sur la jambe qui, avec leurs motifs pieds-de-poule toujours très colorés, dictent une posture mains dans les poches tout aussi déterminée.
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Bleu lagon, orange, rouge ou rose shocking triomphent chez Versace, où Donatella assume les brillances comme la matité, aussi bien dans des ensembles jupe courte et top cristallisé, portés par Mariacarla Boscono, que dans les robes longues en jersey ou en mousseline de soie à cape intégrée. Signe d’une élégance éternelle adaptée aux coupes du moment, des ajourés donnent l’impression d’agrafes pour mieux sculpter la silhouette. Les manteaux s’évasent vers le bas jusqu’au-dessus du genou, tandis que les revers des cols dégagent la gorge dans des lainages sophistiqués, comme dans un superbe rex bleu aux reflets parme dont les peaux, de formes arrondies, sont également réunies par du cuir ajouré.
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La nostalgie est au rendez-vous chez Dolce & Gabbana avec d’omniprésentes manches gigot… quand les bras ne se gonflent pas de fourrure sur toute leur longueur dans des looks tout aussi énergisants. Un hommage plus qu’un regret s’affiche en noir et blanc dans les robes imprimées, qui reproduisent sur le mode graphique des photos de Marilyn Monroe. La plus grande icône du Hollywood mythique a encore de quoi séduire dans ces silhouettes parfois gonflées de jupons des années cinquante.
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Tout droit sortie de la tradition et de la campagne anglaises, l’inspiration de Christopher Bailey est d’une autre nature. La collection Burberry Prorsum réinterprète de manière aussi droite que possible les poétiques redingotes british, dans des tons de gris, de noir, d’anthracite, et leur adjoint même de nouveaux trench-coats plissés sur les côtés. De mêmes les kilts sont ici traités sans les tartans qui leur sont habituellement associés. Les souliers à compens n’ont que très peu de parenté avec les platform shoes malgré leur hauteur vertigineuse ; le talon est toujours traité dans un autre volume que le corps du pied, et donne ainsi un résultat aussi stable mais plus fin. On admire et l’on pense à une Virginia Woolf réincarnée dans le nouveau siècle.
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C’est vers les années quatre-vingts que Giorgio Armani dirige ses regards résolus, pour visiter avec un œil neuf ses tailleurs souples. Il réinterprète ses cols et en arrondit les pointes des revers. Pourtant, dûment gantées, ses femmes ont la détermination de punkettes de luxe, surtout avec leurs bérets ou casquettes assortis. Pantalon cigarette en matière stretch ou jupe corolle, toujours au-dessus du genou, la femme Armani aime aussi sa veste en cuir argent traité façon croco, les grosses broches argent et les pochettes ou petits sacs rigides de forme ovoïde. Si en revisitant sa garde-robe, elle se décidait à réadopter le meilleur des années quatre-vingts, qui mieux que le designer ayant alors imposé sa marque sur l’élégance à l’italienne pourrait l’y aider aujourd’hui ?
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silvia
le 4 mars 2009 09h37
excellent comme toujours. Merci Jean-Paul Cauvin