Polémique

Polémique autour des rondes : les critères de la mode en question

par Cécile Sepulchre, Fiona Sanjabi et Leslie Lecat publié le 27 octobre 2009

Beth Ditto en couverture du magazine "LOVE" du mois de février 2009.

Une nouvelle polémique sur l’image de la beauté véhiculée par les podiums est lancée. Le magazine féminin allemand « Brigitte », a en effet décidé de bannir les mannequins professionnels, des femmes trop « osseuses » à son goût, au profit de femmes « de la vraie vie », choisies pour correspondre au profil de leurs lectrices, et rémunérées d’un cachet égal à celui des mannequins professionnels. C’est ainsi que le débat sur l’anorexie et la maigreur excessive des modèles a été relancée aux quatre coins du monde.

De grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision disent que les mannequins minces sont hideux - Karl Lagerfeld

Le premier à avoir réagi a été Karl Lagerfeld, qui a pris le contre-pied de cette initiative sur le site Internet du magazine allemand « Focus », déclarant que « personne ne veut voir de femmes rondes sur les podiums ». À cela il a ajouté « de grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision disent que les mannequins minces sont hideux », rappelant que le monde de la mode est, à ses yeux, fait « de rêves et d’illusions ». Paradoxe, Karl Lagerfeld a ainsi pris le risque de se mettre à dos toutes les rondes de la terre, et de celles encore plus nombreuses qui se croient à tort trop rondes (surtout si l’on prend comme critère les mannequins actuels), alors qu’il vient de jeter son dévolu sur la très pulpeuse chanteuse anglaise Lily Allen, pour sa nouvelle collection de sacs. Osons croire que Karl le provocateur ne pense peut-être pas tout à fait ce qu’il dit. Mais la polémique est lancée. Une vague de contestations sur Internet, relayée par la télévision, a aussitôt remis en question la validité du standard de la maigreur comme critère de beauté. De nombreux spécialistes de la mode se sont emparés du sujet, tels Viviane Blassel sur LCI , ou encore Pascal Mourier sur France 24 , et ont tenté de nuancer le propos. Certes, ont-ils dit en substance, il est plus aisé pour les stylistes de montrer un vêtement sur une silhouette filiforme, mais les femmes sur les podiums ne sont pas forcément des représentations de la beauté et encore moins des modèles de sex-appeal. Une interrogation s’élève alors… À quoi sert la mode si son rôle n’est pas d’habiller la femme, la vraie ?

Aux quatre coins du monde, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en faveur de la réhabilitation des rondes

Ce débat intervient au moment où des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent à travers le monde en faveur de la réhabilitation des rondes. Aux États-Unis, une tempête médiatique s’est ainsi récemment déclenchée, après la parution du « Glamour » de septembre, dans lequel posait nue le mannequin grande taille Lizzie Miller, (79 kg pour 1,80 m). Une initiative saluée par d’innombrables remerciements de la part des lectrices, et de critiques positives dans les journaux. Il semblerait qu’un immense tabou ait été brisé par ce magazine féminin, agréablement étonné des réactions suscitées.

Côté anglais, on retient le magazine « Love » du mois de février 2009, dont la couverture présentait la chanteuse Beth Ditto posant nue. Une photo chaleureusement applaudie, tout comme l’a été la lettre d’Alexandra Shulman, rédactrice en chef du « Vogue » anglais, publiée par le « Times », accusant les créateurs les plus emblématiques – Karl Lagerfeld, John Galliano, Prada, Versace ou encore Yves Saint Laurent et Balenciaga – de fabriquer des collections de trop petites tailles. « Depuis que je suis chez “Vogue”, écrit-elle, la taille des vêtements que les mannequins doivent porter est devenue considérablement plus petite. Nous en sommes arrivés à un point où celle-ci ne convient même plus aux mannequins vedettes […] Nous devons faire appel à des jeunes filles au squelette proéminent, sans poitrine ni hanches, pour entrer dedans. De nos jours, je demande fréquemment aux photographes de retoucher [les clichés] pour que les mannequins paraissent plus charnus. »

Depuis que je suis chez « Vogue », la taille des vêtements que les mannequins doivent porter est devenue considérablement plus petite. Nous en sommes arrivés à un point où celle-ci ne convient même plus aux mannequins vedettes” Alexandra Shulman

Contrairement aux États-Unis et à la Grande-Bretagne où le sujet n’est plus un tabou, il semblerait que la France ait un train de retard sur ce sujet, malgré les efforts notoires du magazine « Elle ». Comme toujours, c’est par le Web que les informations circulent le plus rapidement. Ce grand retour des femmes rondes sur la scène de la mode s’illustre par le succès du blog de la Française Big Beauty, un des blogs les plus lus en 2009, qui a été élu le meilleur blog du mois d’août par Cosmopolitain.fr. Mais, une fois n’est pas coutume, le « Vogue » français s’est très timidement lancé dans la bataille dans son numéro d’octobre, présentant le modèle allemand Lara Stone, peinte en noir, comme une femme plantureuse, alors que le commun des mortels pourrait la trouver simplement mince et non maigre.

Même en France – pays des minces, vu d’outre-Atlantique –, 40 % de femme affichent des tailles supérieures au 42*, le plus souvent introuvables en boutique

Ainsi, à l’heure où la presse capte enfin le besoin du public de voir à nouveau des rondeurs dans les magazines, l’univers de la mode, et en particulier la haute couture, fait front et refuse l’accès à ses créations aux malheureuses faites d’os mais aussi de chair, ayant dépassé le cap fatidique de la taille 38. Signalons pourtant que, même en France – pays des minces, vu d’outre-Atlantique –, 40 % de femme affichent des tailles supérieures au 42*, le plus souvent introuvables en boutique. On saisit bien ici la séparation de deux mondes qui n’ont malheureusement pas même vocation, l’un étant celui de l’image et du rêve avec un ballet de photographes et de créateurs autour d’adolescentes filiformes, l’autre celui des lectrices, qui sont aussi les clientes et qui ne peuvent, avec la meilleure bonne volonté, se débarrasser de leurs vrais corps de femmes. Un détail qui mérite d’être rappelé en ces temps de crises.

* D’après une étude de l’IFTH, de 2007

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